Tataooine – 19 Les convenances

Nous sommes repartis dans notre couloir qui me parut aller à l’infini. La section que nous avions neutralisée allait être recherchée par le centre de commandement.

Pour me désénerver j’essayais de trouver la solution d’une définition de mots croisés que m’avait soumise ce matin Monsieur Moochagoo : « Du vieux avec du neuf », en 11 lettres. *

Je buttais sur un de ces nombreux petits robots sur roues, chargés de convoyer des pièces détachées (ou toute autre chose), à l’intérieur du vaisseau. Le petit robot me contourna en lançant une série de bruits stridents que je traduisis par : « Cr’tin, tu ne peux pas faire attention où tu marches ! »

Je faillis perdre l’équilibre et dit : « M’rde alors, maudit robot ! »

Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’ me reprocha une liberté de langage qu’un homme bien élevé ne devrait pas se permettre. Elle s’attendait à ce que je m’exprime, « sans blesser jamais les convenances. »

Aïe, tous mes efforts récents pour attirer l’attention de Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’ sur l’évolution de mes sentiments à son égard, étaient compromis.

Je fis un exercice zen pour oublier mon corps, garder l’esprit vide, en flottant au dessus des contrariétés de la vie. Monsieur Moochagoo m’aurait dit que mon esprit était vide d’une façon récurrente – sinon permanente – et que l’exercice était inutile. On n’est pas aidé.

Je pensais avec amertume que j’aurais pu être chez moi en pantoufles Goofy, à lire Le Voyage de Babar (avec sa femme Céleste)en écoutant « Domus pudici pectoris  / Templum repente fit De-i / Intacta nesci-ens virum », d’Heinrich Finck (1444-1527).

Deux droïdes de sécurité B1 (non armés), complètements perdus, nous ont demandé où étaient les deux dômes ISD-72x deflector shield generator. Avec obligeance et politesse, Monsieur Moochagoo les a renseigné en regardant sa carte. Nous nous sommes séparés en évoquant la grandeur si démesurée des vaisseaux de combat actuels.

* Définition de Robert Scipion.

Droïde de sécurité B1

Tataooine – 18 B’str’m’n l’ ch’t’m’nt s’r’ ‘x’mpl’r’

Nous avancions dans la coursive en progressant grâce aux anfractuosités des couloirs perpendiculaires.

Pendant un arrêt – bien protégé derrière Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’ – je remarquais un graffiti mystérieux écrit à la pointe d’un couteau : B’str’m’n l’ ch’t’m’nt s’r’ ‘x’mpl’r’. 

La discipline chez les Stormtroopers a des failles.

J’avais cru m’évanouir en apprenant que sur les 279 144 hommes d’équipage, en l’absence des 270 000 hommes de troupe, il restait quand même 9144 combattants possibles. Une paille!

Et nous n’étions qu’une vingtaine..

Monsieur Moochagoo consultait son plan et nous fit prendre un long couloir. Pas âme qui vive. Nous sommes passés devant le Département de Cryostasie des holoturies. Je ne savais pas qu’il y avait des holoturies sur Tataooine, planète intégralement désertique.

Monsieur Moochagoo me souffla qu’il s’agissait d’holoturies des sables d’un taille moyenne de trente mètres de long, qui adoraient avaler de la chair humaine.

Je pensais à une épigramme :  « Il y a des choses irréalisables, / Avaler une holoturie de Tataooine, / Avouer mon amour à Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’, / Vaincre 9144 hommes d’équipage d’un coup de baguette magique.. »

Je cherchais à l’améliorer quand eut lieu le premier accrochage. Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’ et Monsieur Moochagoo déployèrent leurs sabres laser, et nous eûmes droit à une brillante chorégraphie.

La petite section des assaillants fut mise hors de combat en quelques minutes. Un rayon laser a failli me réchauffer définitivement. Il faut que je cesse de composer des épigrammes au combat ! Enfin, j’avais presque combattu.

Tataooine – 17 Biscottes au gingembre

Dans la salle à manger de l’espace du vaisseau où nous avions établi notre camp de base, je mangeais tranquillement des biscottes au gingembre en buvant un verre de Red Dwarf, à boire « à petites gorgées pour vivre plus longtemps ».

Finalement les Stormtroopers avaient bon goût.

Je regardais les murs. Un petit tableau vissé à la cloison juste au dessus de ma table, était une reproduction de « Nymphes et Faunes » de Jean-Baptiste-Camille Corot (1870). Il y avait écrit sur le cadre, en bas : « 8-8-1808″. Les « Nymphes et Faunes » chez les Stormtroopers et cette inscription ne laissaient pas de m’étonner.

Lorsque je me réveillais le lendemain matin, il y avait une vibration de tout le secteur comme si le Super Destroyer Stellaire avait été remis en marche.

Monsieur Moochagoo entra brusquement dans la cabine où j’avais dormi, et me dit : « Nous sommes revenus trente ans en arrière, nous sommes en orbite autour de Tataooine. »

J’étais incrédule..en orbite..revenus trente ans en arrière ?

« Le Super Destroyer Stellaire de classe Executor – il vient d’être construit – a été envoyé par l’Empire au dessus de Tataooine pour tester ses armes et effacer des bases rebelles. Notre rôle, je peux vous l’avouer, est de le faire atterrir de force. Son équipage est réduit, il ne transporte aucune troupe d’assaut. Nous avons profité d’une des anomalies créées par le Vortex Quantique. »

Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’ est passée et m’a donné un blaster. « Vous ne vous en servez qu’en dernier ressort. Restez derrière moi et suivez mes indications. »

Nous sommes sortis jusqu’à la coursive géante pour atteindre notre objectif : neutraliser le centre de commandement des armes.

Tataooine – 16 Interlude

Monsieur Moochagoo m’a conseillé de faire coudre sur mon blouson de « héros »: « Burntoast’s put you in the mood. » 

J’ai eu une consolation : Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’, s’est approchée de moi et m’a serrée longuement dans ses bras en disant : « Vous avez l’étoffe d’un héros ! Comptez sur moi, je vous protégerai quoiqu’il arrive. Je suis une Jedi et, à ce titre, responsable des Coureuses du Désert. »

J’ai eu droit à la formule consacrée : « Une Jedi n’est rien, seule la Force compte. »

J’étais tombé sur une Jedi ! Je me suis senti comme un adolescent de quatorze ans, rougissant jusqu’à la racine des cheveux et incapable de bredouiller autre chose qu’un merci.

Ma voisine m’a dit de ne jamais oublier les bonnes manières dans ce genre de cas. Encore eut-il fallu que je ne fusse pas paralysé par le stress.

J’entendis BB-8 citer Proust : “Les battements de mon cœur de minute en minute devenaient plus douloureux parce que j’augmentais mon agitation en me prêchant un calme qui était l’acceptation de mon infortune.”

Je sens que nous allons avoir une sérieuse explication avec BB-8 ; j’aimerais savoir quelles sont ses compétences réelles. 

Nous sommes repartis dans la coursive géante et – suivant les instructions du documents de Monsieur Moochagoo – sommes arrivés dans un espace réservé d’une centaine de cabines avec une salle à manger/salle de repos, et un stockage de provisions stérilisées de longue durée.

L’espace semblait intact avec une source d’énergie autonome.

Nous avons installé là notre camp de base.

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Tataooine – 15 ça se complique !

Les Rathtars avaient abandonné le terrain et quitté le vaisseau.

Les Coureuses des Sables et Monsieur Moochagoo en avaient éliminé les trois-quarts. Elles avaient une expérience ancienne de ce genre de combat. Une Coureuse des Sables avait été légèrement blessée.

BB-8 fredonnait : « Innamorata, mio cuore tremante, Voglio morire. » * Dieu merci il n’avait pas l’intention de mourir. Un robot ne meurt pas.

Une fois remontés sur nos moto Rey’s Speeder, nous avons progressé rapidement dans la coursive géante. Monsieur Moochagoo consultait un document sommaire datant de l’époque où le Super Destroyer Stellaire de classe Executor s’était écrasé en deux parties, trente ans auparavant. 

Un atterrissage forcé inexpliqué à l’époque. Le vaisseau avait été abandonné en enlevant les équipements sensibles et les armes.

Nous étions arrivés dans une ancienne salle de commandement – du moins je le supposais – il restait par terre un projecteur relié à un câble. Monsieur Moochagoo en suivant les instructions de son document, l’alluma.

Un film en hologramme avec des données endommagées apparut, avec un indication de date vieille de trente ans et des sous-titres tournants à peine lisibles.

Je cru défaillir lorsque je me vis manipulé comme un yoyo par le Rathtar. C’était la scène que je venais de vivre ! Comment avait-elle pu être filmée il y a trente ans ?

Monsieur Moochagoo m’expliqua que c’était sans doute un effet du Vortex Quantique de Tataooine.

Je regardais les sous-titres…qui déclaraient que j’étais un héros qui avait victorieusement combattu les Rathtars. `

Là, héros me plaisait, mais ce qui me plut moins c’est qu’ils annonçaient ma « mort courageuse au combat. »

« Voilà qui explique votre tombe de Schrödinger, apparue il y a trente ans. »

Monsieur Moochagoo ajouta : « Pensez au poète Han Shan**, représenté alors qu’il regarde un rouleau vide. Le rouleau vide symbolise la vacuité de la vacuité. Votre tombe a depuis été volatilisée, mais vous êtes toujours là. Vous êtes même un héros courageux présent – pour un même événement – à deux époques différentes. »

Il avait insisté sur les mots héros et courageux, avec une pointe d’ironie.

* Allusion mystérieuse au chapitre 9 du Château des Carpathes de Jules Verne ou à l’allusion voilée, pour le même livre, de G. Perec, dans La Vie mode d’emploi.

**  Poète chinois du VIIème siècle.

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Le poète Han Shan.

Tataooine – 14 Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’

Proust avait répondu au journal l’Intransigeant, qui demandait à ses lecteurs ce qu’ils feraient avant la fin du monde (si celle-ci était annoncée), que notre paresse naturelle nous faisait ajourner sans cesse nos projets (voyages, amours, etc) et, que dans le cas la fin du monde, nous nous intéresserions à une multitude de choses.

J’avais beau être assez proche de la fin du monde (enfin, ma fin du monde), j’avais du mal à m’intéresser à une multitude de choses.

Je me retrouvais brusquement en contact avec le sol. Monsieur Moochagoo venait de trancher le tentacule qui me retenait et s’attaquait aux autres tentacules.

« Avez-vous fini de jouer au yoyo ? Descendez de votre empyrée ! Réservez ce genre de cabrioles à d’autres circonstances, comme amuser les petits enfants. »

Ma conductrice, qui venait d’exploser la tête du Rathtar, me tira à l’abri d’un gros débris métallique et me plaqua au sol.

Elle s’appelle Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’ – j’avais décidé de l’appeler Sophie en mon for intérieur. J’étais fort satisfait d’être plaqué au sol, et qu’elle me fit un rempart de son corps.

J’en profitais pour remercier BB-8 de m’avoir conservé en vie, même d’une manière si acrobatique. Il répondit d’un ton détaché : « Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, / Ma fortune va prendre une face nouvelle. » [Andromaque, Jean Racine].

J’ai du mal à cerner l’esprit de ce robot. Aurait-il des sentiments ?

Quelques dizaines de mètres plus loin, le combat faisait rage. Je fus forcé de constater que je n’avais pas été un héros. Une triste constatation.

Les Rathtars, après d’assez lourdes pertes, s’étaient finalement repliés. Allaient-ils se retirer définitivement ?

Tr’bh’w’n’w’j’t’ngg’d’w’ en tenue de repos.

Tataooine – 13 Yoyo

J’avais l’impression d’être un yoyo géant.

Un tentacule d’une vingtaine de mètre de long m’amenait, en me faisant tournoyer comme un yoyo, vers une bouche dentée qui aurait fait le bonheur d’un dentiste.

Au moment où j’allais être réduit à un état de steak haché, BB-8 avait envoyé un filin, sorti impromptu de son ventre sphérique, qui m’avait saisi et me ramenait vers lui, toujours tournoyant, mais en sens inverse.

Le Rathtar n’était pas décidé à abandonner sa proie (sans doute en raison d’une petite faim). Il relança sa prise et je repartis vers sa bouche monstrueuse. BB-8 me rattrapa à nouveau et je fis ainsi quelques aller-retours qui eussent été plaisants dans le cadre d’un parc d’attractions. 

J’appréciais aussi, lorsque je me rapprochais de BB-8, de l’entendre chanter Sounds of silence de Simon et Garfunkel. Un tel fond sonore en contrepoint d’une scène d’action était  une merveilleuse idée. 

Ce qui m’ennuyait le plus – au cas où je serais broyé – ce serait d’être absent dans l’esprit des personnes qui me connaissaient. Je ne voulais pas les décevoir. 

Néanmoins je commençais à m’inquiéter lors d’un retour vers BB-8, lorsque je l’entendis citer le psaume 23:4 : « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: Ta houlette et ton bâton me rassurent. »

Devais-je être rassuré ? Etait-ce une phrase cryptée pour m’indiquer ce qu’il fallait faire ?  Les robots sont-ils religieux ? Mes tournoiement étaient-ils une métaphore du Ying et du Yang ?

Quelle angoisse !

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