Tataooine – 52 « Marchons, marchons ! »

Pendant que j’étais enfant, je voulais être adopté par des colombiens parce que pensais que je pourrais m’occuper de colombes. Je tentais vainement de penser à autre chose à quelques secondes de me faire griller par un lance-flammes mobile.

Les lecteurs me diront à ce  moment du récit que l’intrigue n’avance guère. C’est un peu comme dans l’opéra comique « Emma ou La promesse imprudente », quand le choeur chante, « Marchons, marchons, l’heure s’avance ; Marchons ne perdons pas de temps. », en piétinant sans avancer.

Pendant ce temps-là, le véhicule (avec son avatar), n’avait pas participé aux combats, car il méditait sur la nécessité ou non d’éliminer d’autres robots, ses « frères ».

Il avait remarqué que les fonctions mises en œuvre dans les combats entre robots ne sont rien d’autre que des déterminations robotiques.

La structure formelle de ses réflexions comportait des moments liés : les robots de l’Empire, la guerre, et le monde des robots en général devaient être étudiés successivement.

C’est du moins ce qu’il m’a raconté après coup. J’ai senti aussitôt comme des gouttes d’eau qui me chatouillaient le cerveau à l’intérieur. Je pensais à ces vaporisateurs d’eau salée utilisés pour soulager un nez qui gratte, mais je n’en avais pas sous la main et, surtout, comment vaporiser de l’eau salée à l’intérieur du cerveau ?

Mais foin des digressions, le véhicule s’est soudain décidé. Il s’est approché de nous, a ouvert ses flancs et nous a obligé à entrer à l’intérieur, « pour vous protéger et nous éloigner des combats. »

Il s’est retrouvé en une seconde à une centaine de kilomètres des lieux du combat.

Ce véhicule (ou son avatar) est vraiment un faux jeton. Pendant des jours et des jours nous avions avancé à une vitesse d’escargot, d’abord sur des chenilles, puis sur des répulseurs antigravité..

 

 

Tataooine – 51 Soeur Anne-Marie de Sainte-Eustochie de Flesselles de Brégy

J’avais l’impression que sur Tataooine, une mystérieuse tradition veut que les sauts temporels ne peuvent pas faire de mal.

Alors que nous allions griller ou exploser, il fallait que je reprenne mes esprits et le cours des événements depuis que nous avions quitté le Temple du Vortex Quantique.

L’eau était brusquement montée jusqu’en haut du Temple, après que BB-8 m’eut dit : « Vous avez cherché le Temps que vous n’avez pas trouvé, mais en ayant le temps de le chercher. »

Le Temple nous a littéralement recrachés, et nous nous sommes retrouvés cent ans en arrière, quelque temps après que j’ai pénétré dans la salle des machines du Super Destroyer Stellaire de classe Executor, et que j’ai disparu dans un grand éclair blanc.

Nous étions à l’extérieur du Super Destroyer qui avait atterri et s’était brisé en deux. Ma « mission » avait réussi.

Les lecteurs comprendront que je me reprochais intensément de ne pas avoir commencé à écrire – alors que j’en avais la ferme intention – une biographie de Soeur AnneMarie de SainteEustochie de Flesselles de Brégy, religieuse janséniste de Port Royal des Champs, au XVIIe. 

Une activité qui m’eut tenu éloigné des aléas guerriers de la vie sur Tataooine.

Malheureusement nous nous étions aussi retrouvés à proximité d’un petit croiseur interstellaire de l’empire, qui était venu constater que le Super Destroyer s’était écrasé, (et éventuellement récupérer une partie de l’équipage).

Nous fûmes pris dans un violent combat, une fois que les troupes robotisées du petit croiseur nous eurent repérés.

Saut Temporel classique.

 

Tataooine – 50 Tout est vrai

A cinq cent mètres du croiseur de l’empire, nos armes entrèrent en action sur des silhouettes de robots de combats 7EX et 3B3, qui émergaient d’un nuage de sable. Il en arrivait de plus en plus malgré nos tirs.

BB-8 était à la tête de ses onze petits robots convoyeurs équipés de lance-missiles miniatures. Il avait un sérieux trou d’impact dans sa tête semi-sphérique. Ils se sont mis à l’abri – comme nous – du tank sur pattes TB-TT écroulé au sol. 

Des impacts de projectiles résonnaient sur le blindage du TB-TT. Les 7EX dirigèrent vers nous un énorme lance-flamme mobile. Allions-nous nous en sortir ou serions-nous réchauffés pour l’éternité ?

Notre offensive allait-elle se terminer ici ? J’essayais de calculer nos chances de survie avant réaliser que j’étais nul en calcul statistique des prévisions.

A ce moment du récit, les lecteurs pourraient se demander si je connais bien le sujet traité, en l’occurrence ces combats qui font rage sur Tataooine ? Hemingway avait dit dans un entretien : « Si j’écrivais ne serait-ce qu’une seule approximation, même à propos du langage des corridas, ce serait impubliable. »

Que les choses soient claires, ces combats furent les miens. Tout est vrai.

Mais tout n’est pas décrit en détails, car, comme dit le proverbe chinois : « Le pinceau ne doit pas aller jusqu’au bout de sa course. »

La flamme du lance-flammes mobile commença à rougir le blindage du TB-TT. S’il restait des munitions à l’intérieur, tout allait sauter.

« Il en arrivait de plus en plus malgré nos tirs. »

« Le pinceau ne doit pas aller jusqu’au bout de sa course. »

Tataooine – 49 « En état de fonctionner »

J’avais compté dix huit points d’impact sur le droïde de combat 3B3 avant qu’il ne s’écroule. C’était du costaud. Il avait tenté de me découper en morceaux avec une scie circulaire cachée dans son bras droit.

Au fur et à mesure de notre progression nous tombions sur une multitude de petits robots de combat neutralisés. Certains fixaient le ciel étoilé avec leurs yeux électroniques et semblaient adresser une prière à une divinité des robots.

Je recrachais du sable, avalé lorsque j’étais collé au sol pendant que des projectiles me rasaient le tête (enfin, pas au sens propre).

Nous sommes arrivés sur une anfractuosité rocheuse. C’est dingue, ça avait vraiment chauffé ici. Les morceaux d’une vingtaine 3B3 étaient salement enchevêtrés.

J’ai eu à peine le temps de rouler sur moi-même pour éviter la patte avant droite d’un tank TB-TT. Touché par un de nos missiles, le tank s’immobilisa avec un grincement horrible. Il était temps de dégager.

Protégé par les deux droïdes de sécurité B1 et suivi par le droïde d’assistance médicale (qui se réjouissait de pouvoir me « réparer »), je couru vers notre cible principale, un petit croiseur interstellaire de l’empire de neuf cent mètres de long.

Le droïde d’assistance médicale me félicita d’être encore, « en état de fonctionner ». 

Il m’avait porté la poisse : deux minutes après je fus sur le dos et comptait mes abattis. Mes mains avaient encore cinq doigts. En revanche une lame de soixante centimètres, lancée par un petit robot-couteau avait traversé mon mollet.

Avec enthousiasme, le droïde d’assistance médicale enleva la lame, sutura les veines et recousit la peau à vif. Il me proposa un exosquelette partiel pour protéger ma jambe. 

Ah, que je regrettais la tranquillité intemporelle du Temple du Vortex Quantique !

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« Touché par un de nos missiles, le tank s’immobilise avec un grincement horrible. »

 

Tataooine – 48 Paillette d’intemporel

Lorsque je demandais à BB-8 ce qu’il pensait de cette liaison presque inaudible avec Monsieur Moochagoo », il vérifia d’abord mon état mental. Il m’a fait deviner le nombre de doigts qu’il me présentait. Aucun doigt était la bonne réponse.

Puis il me répondit que la mauvaise liaison n’était qu’une , « paillette d’intemporel qu’on voit briller par-dessous le temps désert des horloges. » *

Je n’étais pas plus avancé.

Continuant à tester mon état mental, BB-8 me proposa une énigme : Une batte et une balle de glog coûtent 1,10 wupiupu. La batte coûte un wupiupu de plus que la balle. Combien coûte la balle ?

Je tentais de réfléchir et dis : 0,10 wupiupu.

Erreur funeste qui sembla beaucoup amuser les petits robots convoyeurs. Ils se mirent à chanter : « 1, 2, 3 Nous irons au bois, 4, 5, 6, Cueillir des cerises, 7, 8, 9, Dans mon panier neuf, 10, 11, 12, Elles seront toutes rouges. »

J’ai une théorie personnelle sur le Temple du Vortex Quantique : Le Temps disparaît à chaque fois qu’il nous donne un rencard. Et si nous espérons un jour rencontrer le Temps, il va falloir se faire une raison et accepter qu’il soit volage.

BB-8 ne m’a pas vraiment aidé : « Vous avez cherché le Temps que vous n’avez pas trouvé, mais en ayant le temps de le chercher. »

* Le lieu d’herbes, 2010. Yves Bonnefoy.

 

 

Tataooine – 47 Crrrrr, crouuuuuuik, crrrrrrr

Nous voguions. Le niveau de l’eau s’était stabilisé dans le Temple du Vortex Quantique.

Le véhicule « flottait » à quelques centimètres au dessus de l’eau, et avait déployé des voiles métalliques qui – quand cela était nécessaire – lui permettaient de capter l’énergie du soleil de Tataooine

Notre silhouette, avec un peu d’imagination, aurait pu faire penser à un vaisseau pirate, surtout depuis que l’avatar du véhicule avait hissé un drapeau de pirates avec une tête de mort et deux tibias.

Loin de ces considérations piratesques, je songeais à ce temple japonais où un texte gravé dans la pierre nous invite à écrire nos soucis sur un papier pelure et à le mettre dans l’eau toute proche. « Quand le papier se désagrégera, vos soucis disparaîtront. »

Au moment où je cherchais un papier pelure, je me souvins que nous étions hors du temps. A cet « endroit », les soucis n’y sont qu’un château de cartes où la Reine de Coeur, « pompeuse, tyrannique, méchante, grossière et laide » n’a aucun pouvoir. *

L’avatar du véhicule coiffé d’un chapeau tricorne, me dit que quelqu’un voulait me parler. Avec son doigt métallique il traça dans l’air un rectangle qui devint une image.

Mes cheveux se dressèrent sur ma tête ! Je voyais la tête de Monsieur Moochagoo, du moins ce que je pouvais en percevoir au milieu des parasites. Il disait : « pitoiiiiiiiiiit crrrrrrrr tuuuuuuuiiiiiiit ah, enfin une liaison, je répète : « Nous n’avons pas de formation en rien« . pitoiiiiiiiiiit crrrrrrrr tuuuuuuuiiiiiiit  uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu. »

Je m’écriais : « Vous devriez être mort de vieillesse depuis longtemps ! Comment est-ce possible ? »

Les lecteurs me reprocheront un certaine indélicatesse dans l’affirmation de la mort de mon correspondant. Mais bon, il semblait vivant.

« Crrrrr, crouuuuuuik, crrrrrrr…c’est Monsieur Moochagoo qui vous parle. Je ne crouuuuuuik, crrrrrrr…recevez..CRRRRRRRR. Qui aurait cru CIIiiiiiiirrrrrdddd. CRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR. »

La communication s’est interrompue.

* Alice au pays des merveilles.

Tataooine – 46 Boire comme un buvard

J’avais trouvé dans le véhicule une petite bouteille de Cassandran Choholl – une liqueur – et bu la veille quelques verres. Le réveil avait été douloureux.

Ma voisine aurait dit : « Vous avez bu comme un buvard », sauf qu’un buvard n’a pas mal au crâne. Elle aurait dit aussi : « Ne regardez pas cette bouteille comme si c’était une idée, car à part l’idée de boire.. »

Les moutons avaient disparu comme par enchantement. Les petits robots convoyeurs, depuis que l’avatar du véhicule la leur avait fait découvrir, regardaient la série, « Ma sorcière bien aimée », notamment l’épisode où Samantha transforme un client de son mari en chien, au milieu d’un déjeuner d’affaires.

Je ne sais pas exactement ce qu’ils appréciaient. La fiction qui leur permettait d’oublier la « réalité » complexe où nous nous trouvions ? La découverte d’un univers inconnu ?

BB-8 apprenait par coeur toute la poésie d’Athur Rimbaud et les Illuminations résonnaient curieusement dans la semi-obscurité du Temple du Vortex Quantique  : « D’un gradin d’or, – parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, – je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures. »

Il s’interrompit pour dire une de ses phrases énigmatiques : « Il suffit de créer des nuages roses pour être heureux, sinon il nous reste la carte de la courtoisie. »

 Je n’avais pas remarqué que le temple se remplissait d’eau. Elle montait assez rapidement et l’avatar du véhicule nous a crié : « Montez-tous dans le véhicule. »

J’avoue que j’aurais bien voulu me mettre en costume de bain pour m’ébattre dans les ondes où, « des nymphes se baignaient, fuyant l’âpre chaleur. » *

Sauf qu’il n’y avait pas de nymphes.

* Banville (phrase légèrement modifiée).

Peinture de Paul-Emile Chabas.