Tataooine – 40 Aboli bibelot d’inanité sonore

Désirant ne pas traîner dans le coin – ce temple devait être d’un ennui mortel pour qui voudrait y prendre des vacances – et malgré les cris abominables, je pris alors une décision.

Ma voisine m’a toujours dit qu’il ne fallait pas fréquenter les endroits pleins de danger. Si  on ne peut y échapper, il faut garder un strict équilibre entre la raison et le coeur.

Les cris de la victime (je supposais que c’en était une), devinrent pitoyables. Malgré ma terreur, cédant aux appels du coeur, je décidais d’aller la secourir et pressait le pas vers cette lumière au loin.

Au bout d’une demi-heure la lumière semblait toujours aussi éloignée et les cris s’étaient transformés en râles. Allais-je arriver trop tard ?

J’étais oppressé. Je n’avais rien bu ni mangé depuis des heures.

Les râles furent remplacés par un ricanement sardonique. J’aurais voulu prendre mes jambes à mon cou. Un petit remontant n’aurait  pas été de trop.

Pour me calmer, je récitais un mantra : « Aboli bibelot d’inanité sonore » (Mallarmé). J’aurais pu utiliser un autre mantra bien connu, « tadyathā oṃ bhaiṣajye bhaiṣajye mahā bhaiṣajye rāja samudgate svāhā » (Sangyé Menla), mais j’ignorais complètement ce que cela pouvait vouloir dire.

J’arrivais soudain au niveau de la lumière, dans un état de grande fatigue, et je m’exclamais : « Quoi !!! »

Deux lunes de Tataooine

Tataooine – 39 Temple

Lorsque je me suis réveillé, seul, dans un immense temple dont la voute en ogive se terminait trois cent mètre plus haut, j’ai pensé : « Vais-je retrouver des survivants ? »

Quoique parler de survivants robots ne me semblait pas très cohérent.

 Il n’y avait aucune fenêtre. Au sommet de la voute, une légère brume dispensait quelques gouttes de pluie. Elles me firent penser à cette phrase de Claudel : « La pluie tombe sur les forêts de six heures ». Bon.., il n’était probablement pas six heures et il n’y avait pas de forêt.

Roland Barthes, critique littéraire, y voyait un haïku : « La pluie / tombe / sur les forêts de six heures. »

Il y avait au moins un endroit où il pleuvait sur Tataooine où, en général, les habitants ne sont pas nés de la dernière pluie (si je puis me permettre).

J’avais imaginé dans mes rêves (?) insensés que j’étais presque mort, et je m’étais préparé à un trépas définitif en me remémorant des passages du Qohélet: « Tandis que l’homme s’en va vers sa maison d’éternité et que les pleureurs tournent déjà dans la rue (…) et que la poussière retourne à la terre comme elle en est venue, et le souffle à Dieu qui l’a donné. Vanité des vanités, tout est vanité. » *

Monsieur Moochagoo – paix à son âme – m’aurait sermonné : « Vous avez trop la tête dans le guidon. »

En avançant dans le temple faiblement éclairé, je remarquais de colossales statues de dieux (?), espacées de cent mètres en cent mètres.

Loin devant moi, je vis une faible lueur. J’eu peur d’un fantôme maléfique qui hurlerait dans les ténèbres : « The worms, the worms expect me! I am a dead man”.**

J’entendis des cris effroyables qui me glacèrent le sang. Etais-je définitivement seul et abandonné à la merci de monstres ?

* Pour les puristes, autre traduction plus proche du texte original : « Futilité complète, futilité complète, tout n’est que futilité. »

** « Les vers, les vers m’attendent! Je suis un homme mort! » (The spectre Bridgroom, Irving Washington).

 

Tataooine – 38 Dépliez vos pensées !

J’étais allongé sur un lit.

J’entendais dans un brouillard le droïde d’assistance médicale qui semblait en grande forme : « Je n’aurais pas rêvé avoir de plus belles opérations à faire. Je vais me surpasser, avec une petite touche d’ingéniosité. »

BB-8 coiffé d’un bonnet rouge en laine et abrité sous un parapluie multicolore m’incitait à déplier mes pensées !

Comment déplier mes pensées ? Devais-je d’abord déplier la pensée, « Déplier mes pensées »? Et, avant, dois-je déplier la pensée de déplier la pensée de déplier mes pensée »? 

Une fanfare, avec une grosse caisse, des trombones, des trompettes et un hélicon passa près de moi en jouant Jean de la lune.

Les onze petits robots convoyeurs citaient, « Les Pensées pour moi-même » de Marc-Aurèle, en hurlant un mot à tour de rôle : « Nous. sommes. tous. créa­tu­res. d’un. jour. Et. celui. qui. se. souvient., et. l’objet. du. souve­nir. Tout. est. éphé­mère. Et. le. fait. de. se. souve­nir., et. ce. dont. on. se. souvient. Aie. toujours. à. l’esprit. que. bien­tôt. tu. ne. seras. plus. rien., ni. nulle. part. » *

A part un éphémère mal de crâne je me sentais bien. Etais-je un souvenir ? N’étais-je plus rien?

Le droïde d’assistance médicale sifflait maintenant la marche du Pont de la Rivière Kwaï et brandissait une badine d’officier anglais.

« Une fois que vous aurez déplié vos pensées, repassez-les. »

Je m’entendis bredouiller : « Je les repasserai pour effacer les plis, ou je les repasserai à quelqu’un d’autre ? »

Puis la voix euphorique du droïde d’assistance médicale : « Très intéressant ce tatouage de taille nanométrique sur votre bras, on dirait une phrase en proto-Jawaese à graphème vieux Tusken. »

Quoi ? Je déteste les tatouages !

* Citation tirée du livre de Irvin Yalom, « Créatures d’un Jour ».

 

Tataooine – 37 Montagnes russes

« J’ai rencontré un voyageur venu d’une terre antique
Qui m’a dit : « Deux immenses jambes de pierre dépourvues de buste
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé.. »

Malgré les tournoiements du véhicule emporté par la tempête de sable géante, BB-8 récitait un poème de Shelley.

Les pinces enfoncées dans le sable n’avaient pas tenu face à un vent de 800km/h.

J’avais ressenti une première grosse accélération. Puis le véhicule a fait plusieurs loopings élégants et des vrilles serrées. Un rêve d’amateur de parcs d’attractions!

Pour qui sait les apprécier, les quatre virages violents qui s’enchaînèrent, valaient vraiment le coup !

BB-8 continuait :

« La lèvre plissée et le sourire de froide autorité
Disent que son sculpteur sut lire les passions
Qui, gravées sur ces objets sans vie, survivent encore
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit. »

Personnellement, je ressentais des sensations horribles, comme dans la simulation d’une séquence de catastrophe orbitale, mais sans la voix sépulcrale de l’ordinateur de bord : « vaisseau en destruction », et sans l’explosion de la chambre des réacteurs.

BB-8 :

« Et sur le piédestal il y a ces mots :
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, vous puissants, et désespérez ! » « 

D’aucuns diraient que j’avais trouvé une attraction qui enfin me retournait le cerveau. D’autres diraient que j’ai le cerveau naturellement retourné. Les gens sont méchants.

Un fort intéressant effet d’apesanteur me plaqua contre une paroi du véhicule. Je regrettais presque de ne pas avoir une vue renversante et originale du désert environnant.
BB-8 termina :

« À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »

 

 

Tataooine – 36 Mot compte triple

Lacordaire (1802-1861) disait en son temps : « J’ai peu d’attachement pour l’existence, mon imagination me l’a usée. Je suis rassasié de tout sans avoir rien connu. »

J’aurai pu appliquer cette phrase au droïde dépressif d’assistance médicale PI.  Il continuait à sangloter. Mais en le regardant je pensais plutôt à cette autre phrase plus kitsch de Lacordaire : « J’abordais aux rivages de mon âme comme une épave brisée par les flots. »

Il va falloir trouver le bon dosage pour le remettre sur pieds. C’est une façon de parler, puisqu’il flotte dans l’air tel un moine tibétain en train de léviter. *

BB-8 jouait à un « scrabble » d’Abregado-rae avec un avatar du véhicule (une image en relief), et disait : « Mot compte triple ».

Tout était calme. Nous avancions avec une grande régularité.

Le véhicule nous a passé un film antique : The Beast of Yucca Flats (1961), en nous affirmant ce film avait eu une récompense et nous serions bien avisés de nous cultiver un minimum. La récompense du pire ?

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais c’est au moment où nous nous croyons le plus à l’abri de tout danger, que les événements désagréables surviennent.

Même BB-8 avait abandonné son habitude pittoresque de faire des citations énigmatiques.

Le véhicule descendit brusquement sur le sol pour y faire pénétrer de grosses griffes sorties de ses flancs. Une tempête de sable d’une hauteur colossale arrivait droit sur nous.

Pour la première fois le droïde d’assistance médicale se mit à parler : « Je me prépare au cas où l’humain soit brisé en plusieurs morceaux. »

J’étais rassuré d’être humain.

* Référence à Tintin au Tibet.

Tataooine

Beast

 

Tataooine – 35 Métabole et énantiosémie

BB-8 me parlait de la métabole harmonique dans la musique jouée sur Tataooine par les Nimbanel. Ceux-ci sont en général plutôt appréciés pour leurs talents de négociateurs ou de comptables.

J’avoue que j’avais du mal à m’intéresser aux délices de la métabole harmonique. Depuis que nous évoluions à un mètre du sol, grâce aux répulseurs antigravité, j’avais tendance à somnoler.

Les deux droïdes de sécurité B1 jouaient à une variante du jeu d’échecs en vogue chez les Kuysos de la planète Phatrong.

Les onze petits robots convoyeurs eux, jouaient au mah-jong d’Agamar. J’avais joué avec eux, et maintenant ils possédaient ma montre. Bande de voleurs ! Pire que des Jawas.

La nuit, fille de Chaos et soeur d’Erèbe, l’obscurité, tomba sur Tataooine luttant avec la lumière diffuse des trois lunes.

Nous traversions les ombres immenses d’un cimetière de vaisseaux de l’Empire. Celui-ci avait du être vaincu de quelques façons. Les Espos Walkers que nous avions croisés récemment semblaient avoir été laissés à l’abandon.

Dans des gerbes d’étincelles, toute une colonie de Jawas récupérait des droïdes et des pièces détachées. Ils nous ignorèrent.

Concernant notre trajet, j’avais abandonné depuis belle lurette l’illusion d’un sens unique.

Lorsque j’avais demandé naïvement à BB-8 quelle était notre destination, il avait répondu :   « Ce qui est à l’intérieur est à l’extérieur ; c’est le dessus, qui se glisse dessous. Vous n’avez qu’à penser à l’énantiosémie. »

Je dois reconnaître que ce voyage est bourré d’anecdotes désopilantes mises en scènes par des robots, des IA et des droïdes.

Je cesse de me triturer les méninges.

Ce voyage est bourré d’anecdotes désopilantes.

 

 

Tataooine – 34 La Charge

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Non seulement notre véhicule était immobilisé parce que son Intelligence Artificielle boudait, mais nous étions entourés par une centaine d’Espos Walkers.

Ces monstrueux blindés sur pattes semblaient en très mauvais état. La plupart laissaient apparaître des traces de rouilles et des parties de blindage plus ou moins endommagées. Certains boitaient, d’autres avançaient difficilement.

BB-8 estima qu’ils étaient quand même assez performants pour nous détruire.

Le véhicule paraissait tout requinqué et proposa de, « leur rentrer dedans comme le Maréchal Murat à Eylau, à la tête de ses dix mille cavaliers fonçant sur l’armée russe. »

BB-8 me dit en aparté que Murat, armé seulement d’une badine, avait crié à ses hommes au début de la charge : « En avant, direction le trou de mon cul ! »

Personnellement je n’avais pas entendu mon professeur d’histoire, J. W. Müller, nous mentionner cette anecdote

Je me permis une remarque, également en aparté : « Nous ne sommes pas dix mille cavaliers et les Espos Walkers sont lourdement armés ! C’est de la folie ! »

Le véhicule pivota sur ses répulseurs antigravité et hurla : « Garde à vous pour charger! Sabre à la main! Au trot….Marche! Au galop…Marche! Chargez! »

J’adressai mes dernières prières à Quay, Dieu des Trois Lunes de Tataooine – on n’est jamais trop prudent.

J’eu à peine le temps de dire mes prières que les Espos Walkers avaient tous été éparpillés et renversés par un tir de missile à concussion et à pulsion magnétique Arakyd ST7. J’ignorais que notre véhicule  fut équipé de telles armes.

Bref, la charge avait réussi.