Tataooine – 30 A new day will begin

Le véhicule s’était mis en tête d’améliorer l’état dépressif du droïde d’assistance médicale PI en répandant dans l’habitacle des flots d’harmonie: « Daylight I must wait for the sunrise / And I mustn’t give in./ When the dawn comes, tonight will be a memory too / And a new day will begin. » *

Personnellement j’adore les torchsongs, ça permet de penser à autre chose qu’à la nourriture infecte que je suis le seul à manger à bord.

Je ne sais pas si cette nourriture a une date de péremption dépassée ou si les stormtroopers et l’équipage du Super Destroyer Stellaire de classe Executor menaient une vie de moines soumis quotidiennement à des mortifications gastronomiques.

BB-8 se mit à soliloquer : « Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie. » **

Je demandais : « C’est à quel sujet ? »

Il répondit : « Secreti celant calles et myrtea circum / Sylva tegit curae non ipsa in mortem relinquunt. » ***

J’abandonnais. Les deux droïdes de sécurité B1 et les onze petits robots convoyeurs m’ont proposé une sorte de poker joué dans la cantina de Chalmun.

Les bougres m’ont plumé jusqu’à ce que nous pénétrions dans un orage, « d’une rare intensité », selon le véhicule.

Nous nous sommes immobilisés. Des éclairs gigantesques nous enveloppaient.

* « Cats » – Musical.

** Film, « Blade Runner. »

*** « Retirés dans des sentiers écartés qu’un bois de myrte environne, tout morts qu’ils sont, les soucis ne les abandonnent point encore. » (Montaigne).

 

 

« Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie. »

Tataooine – 29 Il sentait bon le sable chaud

C’était la première fois que je voyais des Rathars calmes. Je ne me serais pas aventuré dehors pour leur serrer une tentacule, en lançant une plaisanterie vaseuse du genre : « Comment vas-tu yau de poêle. »

Le véhicule m’a justement demandé d’aller dehors pour ouvrir un caisson situé à l’extérieur, et procéder à une distribution. Avant, je devais revêtir une armure de Stormtrooper.

« Heu, vous êtes sûr que je sois le bon choix ? Ce ne sont pas des créatures légendaires, et la dernière fois que nous les avons rencontrées, elles ont joué avec moi au Yo-Yo. Ce fut désagréable. »

Le véhicule m’a expliqué lentement – comme si j’étais un gogolito – que seuls les stormtroopers les mettaient en confiance. L’Empire avait amené des Rathars de la planète Twon Kettee jusqu’à Tataooine pour qu’ils se reproduisent et se nourrissent des « rebelles » (ou considérés comme tels).

Le véhicule n’avait pas de meilleure idée, alors je suis sorti en tenue de Stormtrooper. Quelle élégance, cette tenue !

J’ai ouvert un caisson et leur ai distribué des « friandises » lyophilisées que les Rathars adorent, en provenance de Twon Kettee. Il aiment aussi manger des « rebelles », mais c’est lassant, à la longue. 

On aurait dit troupeau de vaches – je me comprends – en train de manger du foin distribué par un agriculteur.

J’ai soudain réalisé que j’étais devenu un grand copain stormtrooper des Rathars. Vais-je passer du côté obscur de la force ?

« BB-8 me dit dans mon casque: « Vous voulez leur chanter, « Il était mince, il était beau, / Il sentait bon le sable chaud.. » ? On repart ! »

Pour une fois, il était clair.

Tataooine – 28 Disperate speranze

Pendant que le véhicule continuait d’avancer à notre grande satisfaction, le droïde d’assistance médicale PI – toujours dépressif – chantait :  » Disperate speranze, addio, addio / Ahi, mentite speranze, andate a volo. » (1)

Moi : Je ne savais pas que droïdes d’assistance médicale chantaient en italien pour exprimer leur désespoir.

BB-8 : Vous savez, le droïde protocolaire C-3PO maîtrise plus de six millions de formes de communication, alors je ne m’étonne plus de rien.

Moi : Il est vrai que j’ignore aussi l’étendue réelle de vos connaissances.

BB-8 : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » (2)

Apparemment de plus en plus désespéré le droïde d’assistance médicale continuait à chanter : « Ai sospiri, al dolore / Ai tormenti, al penare / torna o moi core. » (3)

Moi : Il va falloir lui trouver un psychologue pour robots, je suis inquiet.

BB-8 : Hélas, le docteur Susan Calvin (4) n’est pas dans les environs immédiats.

Le droïde d’assistance médicale lança un troisième chant : « Piano, prego e sospiro / E nulla alfin mi giova. » (5)

Puis il se tut, car nous étions entourés par un troupeau de Rathtars qui ne paraissaient pas déchaînés. Les lamento de Luigi Rossi ont-ils le pouvoir d’attirer et de charmer les Rathars ? 

(1) « Espoirs désespérés, adieu, adieu / ah, espoirs, vous mentez, vous envolez », Luigi Rossi (1597-1653).

(2) Socrate.

(3) « Aux soupirs, à la souffrance / aux tourments, au chagrin / retourne ô mon coeur. » (idem).

(4) Célèbre psychologue pour robots dans les livres d’Asimov.

(5) « Je pleure, je prie, je soupire / et rien ne réussit à la fin. » (idem).

c6po1

Droïde protocolaire C-3PO

Luigi Rossi.

Tataooine – 27 Démons des sables

Nous avancions à vive allure dans les étendues désertiques de Tataooine avec, de temps à autres, des odeurs infectes de sulfure d’hydrogène (oeuf pourri).

Le véhicule avait finalement décidé de partir après une séance de diplomatie. Grâce aux connaissances littéraires de BB-8, je lui avais lu un texte de John Ruskin (1819-1900) sur l’eau : « Ainsi donc, dans l’élan de cette eau, nous apercevons d’exquis arrangements d’ondulations, de courbes concaves qui deviennent convexes et vice versa, suivant chaque renflement et chaque creux de sa grâce changeante.. »

Il n’avait jamais vu sur Tataooine, de rivière, de torrent ou de lac, et ce texte le mit dans les meilleurs conditions..pour démarrer.

Des démons des sables croisèrent notre route, et se mirent à nous poursuivre.

BB-8 était très étonné car il croyait l’espèce éteinte. Le démon des sables est un « insecte » aussi grand qu’un être humain, avec six pattes aiguisées comme des rasoirs, d’une férocité inégalée. La légende raconte que seul un Jedi pouvait les vaincre.

Je suggérai d’appeler de l’aide. BB-8 m’expliqua que nous étions la seule aide disponible dans un rayon de cent kilomètre au moins. Quel soulagement et quelle fierté de savoir que nous étions la seule aide disponible !

Le soulagement fut de courte durée quand une de ces sales bestioles s’installa sur le toit du véhicule et tenta de percer le blindage « avec un acharnement qui forçait le respect », d’après BB-8.

Le véhicule n’avait pas l’air impressionné et provoqua la sortie d’un liquide répulsif qui fit lâcher prise au démon des sables. L’odeur du liquide était pire que celle du sulfure d’hydrogène.

Une charmante journée olfactive !

Démon des sables.

Tataooine – 26 Réticences

Juste avant de donner l’ordre de partir au véhicule réparé, BB-8 avait dit une de ses petites phrases : « Un vrai tourbillon de mondanités.. »

Nous étions tous sanglés sur nos sièges, enfin surtout moi et les deux droïdes B1.

Les petits robots convoyeurs étaient immobiles sur le plancher métallique et le droïde d’assistance médicale PI semblait illustrer un vers de Lamartine : « Qu’est-ce donc que des jours pour valoir qu’on les pleure ? »

Au lieu de démarrer, le véhicule dit soudain : « On dit qu’il faut être privé de quelque chose pour l’apprécier. J’ai été privé de mouvement pendant des dizaines d’années et pourtant je n’apprécie pas spécialement de bouger. »

BB-8 : « Cher véhicule, nous vous remercions de ces considérations, que nous apprécions à leur juste valeur, mais maintenant il serait bon que nous démarrions. »

Le véhicule : « L’idée de bouger a été longtemps comparable à un rêve chimérique, mais pas plus chimérique que de rêver – pour moi – à prendre le thé avec Madame Verdurin. »

Je pensais en moi-même : s’il a lu Proust, on est très mal.

BB-8 : « Je ne puis que saluer vos références littéraires, mais n’est-il pas temps de partir? »

Le véhicule : « Je vais me réduire à un point et méditer avant de décider quoi que ce soit. »

Ben, on n’est pas rendu !

« Qu’est-ce donc que des jours pour valoir qu’on les pleure ? »

Tataooine – 25 L’herbe qui verdoie

Au matin, BB-8 bricolait toujours le véhicule abandonné et dit une de ses phrases énigmatiques : « Dans la vie, les romans à l’eau de rose, c’est toujours charmant, mais ça peut finir très mal. »

Je bredouillais : « Comment vous vous en sortez avec ce véhicule ? »

« J’ai pu remettre en route le cerveau de ce véhicule, répondit BB-8. C’est un cerveau très sophistiqué comme on n’en fait plus, car ils possèdent une certaine indépendance et peuvent discuter du bien fondé des ordres qu’on leur donne. Cette indépendance n’a pas plu aux commandants des Stormtroopers qui ne tolèrent qu’une obéissance absolue,  perinde ac cadaver. »

Je pensais qu’il allait falloir faire preuve de diplomatie. Peut-être aimera-t-il Barbe Bleue ? La fameuse phrase, ‘‘Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie, » lui plaira certainement, surtout l’herbe qui verdoie.

BB-8 a jugé que lui raconter un conte était prématuré : « Le cerveau de ce véhicule est toujours à la recherche de son moi, au fond des méandres de son unité centrale ; d’où un caractère difficile. »

Je remerciais BB-8 pour la clarté de son exposé qui n’avait pas laissé de me surprendre.

J’avais parlé trop vite, il soliloqua : « Alors Brahma dit: « Voici ce que nous ferons de la divinité de l’homme: nous la cacherons au plus profond de lui-même, car c’est le seul endroit où il ne pensera jamais à chercher. » *

BB-8 donna des ordres aux petits robots convoyeurs et aux deux droïdes de sécurité B1 pour qu’ils chargent des provisions et d’autres choses de première nécessité, dans le véhicule. Le droïde d’assistance médicale PI  restait à l’écart pour soigner ses « états d’âmes », et tenter d’oublier quelques souvenirs pénibles.

* Légende hindoue.

Tataooine – 24 Dormir sous les étoiles

« – Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ?
– C’est pour mieux voir, mon enfant.
– Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ?
– C’est pour te manger. »

Et en disant ces mots, ce méchant loup se jeta sur le petit chaperon rouge, et la mangea. »

Arrivé à la fin du « Petit chaperon rouge », je m’aperçus que les onze robots convoyeurs émettaient des bruits aigus qui auraient pu être interprétés comme des gémissements.

Comment des petits robots sur roues auraient-ils pu s’identifier au petit chaperon rouge et à son triste sort ? Voilà qui me dépassait.

Les deux droïdes de sécurité B1 me demandèrent – accablés – pourquoi la fin de ce conte était aussi horrible, pendant que le droïde d’assistance médicale PI pleurait à chaudes larmes (ou du moins en émettait le bruit).

BB-8 me dit : « Voilà le problème avec ces robots peu évolués, ils prennent tout au premier degré. La prochaine fois il faudra une fin à l’eau de rose. »

J’abondais : « On devrait peut-être leur raconter des épisodes des Feux de l’Amour ? »

Enigmatique, BB-8 répondit par trois vers de Yeats : « Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves, / Sous tes pas je les ai déroulés. / Marche doucement car tu marches sur mes rêves. »

Bon, je m’en tiendrais aux contes classiques. Il va falloir un conte avec une fin heureuse. La nuit prochaine je vais leur raconter le Chat Botté.

Les petits robots convoyeurs avaient trouvé dans les débris du vaisseau, des réserves de nourritures à long terme fort peu gastronomiques, et un excellent Elshandruu Pica Thundercloud, « capable d’assommer un buveur sur son siège », à ne boire qu’en très petites quantités. 

J’ai dormi à la belle étoile, entouré de robots silencieux, dont j’ignorais quels étaient les rêves. Mais en avaient-ils ?

BB-8 bricolait à l’écart un véhicule abandonné.