Chronique des Guildes – 17

Un auteur ancien, Musil, a parlé de « barbotement inconscient dans la houle des possibles ». C’était tout à fait moi au moment présent, sauf qu’il était hautement probable que nous soyons réduits en pièces, soit par les cabrioles insensées provoquées par le drone, soit par les projectiles lancés par le véhicule blindé qui nous poursuivait.

Un des amusements du drone était de monter en flèche jusqu’à la cime des arbres, puis de couper le moteur et tous les systèmes, pour tomber à pic, puis de recommencer. Une partie du contenu de mon estomac était répandue à mes pieds.

Il paraît que du vinaigre blanc dilué dans de l’eau enlève l’odeur de vomi, mais j’avais oublié – dans la précipitation où j’avais été empoigné – d’emmener ces deux produits. Mon Maitre d’Armes aurait dit : « On ne peut jamais s’approprier un léger désagrément ; mais on peut s’en affranchir par un dépliement liminaire. »

Deux arbres à notre droite venaient d’exploser. Notre véhicule avait fait une embardée qui nous avait envoyé dans la canopée. Le drone nous fit faire une série de tonneaux qui achevèrent de vider mon estomac un peu partout, y compris au dessus de moi.

J’essayais de visualiser mentalement un des tableaux du Grand Maître de la Guilde du Temps : « Psyché à sa toilette », par Natoire, afin de distraire mon esprit. Rien n’y fit.

Le drone, avec une série de filaments sortis de sa sphère était en train de modifier le fonctionnement du véhicule, tout en conduisant d’une façon chaotique au dessus de la forêt.

A un moment il poussa un soupir de satisfaction qui se traduisit par : « BLIBLOP ». Notre véhicule augmenta sa vitesse et sema nos poursuivants.

C’est alors que j’aperçus une petite souris blanche, bien mal en point, elle aussi.

A suivre.

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Psyché à sa toilette.

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Véhicule blindé.

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Chronique des Guildes – 16

Moi qui crains plus que tout l’ennui et la répétition, j’étais gâté. En même temps, j’ai conscience, cher lecteur, plus encore que mes incertitudes, d’exhiber ma précarité, ce qui n’est guère poli.

Deux membres du commando m’avaient empoigné avec rudesse malgré mes protestations, pour m’emmener dans un de ces véhicules légers à lévitation synergique. Ces véhicules n’existaient pas trente ans plutôt. C’était passionnant et j’en oubliais ma précarité.

J’observais l’intérieur du véhicule où j’étais enfermé. J’avais l’impression d’être dans une barque qui bougeait légèrement à cinquante centimètres du sol. Pendant ce temps, le commando fouillait la villa ; mais ils ne trouveraient rien, à part quelques affaires dans la cuisine et la salle de bain.

Il y avait également un véhicule blindé en lévitation, doté d’une grande puissance de feu.

Le drone qui s’était éclipsé dès l’arrivée du commando, dit d’un air joyeux : « Coucou revoilà les vandales », en pénétrant dans la véhicule où j’étais. Il prit en main les commandes, et fonça en zigzag – avec plusieurs loopings – vers la forêt amazonienne. Je déteste les montagnes russes. J’allais être servi.

Nous n’avons pas tardé à être poursuivi par le véhicule blindé qui tirait sur nous avec toute son artillerie. La forêt allait en prendre un coup. Une honte écologique!

A suivre.

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Véhicule léger à lévitation synergique.

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Chronique des Guildes – 15

Au bout d’un mois, je détestais toujours l’atmosphère chaude et humide de Manaus.

J’avais beau faire des recherches à tous les niveaux, je dus me rendre à l’évidence, cinq ans après la réussite de notre mission dans le désert du Mojave, les Guildes avaient perdu le pouvoir et n’existaient quasiment plus.

Il y avait pire, le système de transport instantané des objets avait été abandonné comme trop dangereux. L’iceberg géant qui avait écrasé la base de la Guilde des Eaux avait traumatisé les esprits.

Une Fédération des Nations Unies semblait régir l’ensemble des relations économiques et des problèmes de santé, y compris les catastrophes naturelles.

Le drone restait remarquablement silencieux sur ses objectifs secrets, mais avait enfin décidé de nous installer dans une villa discrète, mais confortable.

Je commençais rêver d’un retraite dans une de ces îles du Pacifique, où je gagnerais ma vie comme Maître d’Armes de Bö-jutsu ou tout autre art martial japonais. Adieu le stress des missions temporelles et les blessures désagréables.

Je sommeillais au bord de la petite piscine. Le drone me faisait écouter Nabucco de Verdi pour combler des lacunes culturelles consternantes.

Je commençais à penser, malgré l’humidité, que je pouvais aborder sereinement la question : Comment vivre ?

Ma sieste fut interrompue brutalement par un commando militaire qui, manifestement, voulait contrarier mes projets de retraite.

A suivre.

 

 

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Chronique des Guildes – 14

Manaus, même trente années dans le futur est toujours aussi humide. Nous étions en mars et il pleuvait, il pleuvait. J’avais espéré me retrouver sur une plage d’une île du Pacifique. Eh bien, non, nous avions été envoyés à Manaus, en pleine jungle amazonienne.

Le Grand Maître nous avait dit au drone et à moi : « Je vous envoie trente ans dans le futur, au niveau de la ligne équatoriale, de façon à rester dans une zone habitable, si jamais le climat s’est quand même détérioré. »

Je m’imaginais en train de surfer, ou du moins d’apprendre à surfer, sur un atoll de rêve. J’allais dire entouré de vahinés, mais je me souviens que j’avais passé une semaine heureuse avec Clarissa.

Quelle déception ! Quelle chaleur ! Quelle humidité ! J’étais dans un hamac et je déteste les hamacs. Nous logions dans une sorte de cabanon avec un toit en tôle ondulée et un sol en terre battue. Le confort était inexistant.

Le drone avait été inflexible : nous ne devions avoir aucune visibilité. Notre seule mission était d’observer et nous informer sur la situation générale, tout en gardant une certaine distance. Je devais m’inspirer de la vertu du sage stoïcien qui se définit par la fermeté de son âme, face aux difficultés de l’existence.

Il me faisait écouter Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, au prétexte que cet opéra avait été joué autrefois au Teatro Amazonas.

Je dessinais dans l’air un rectangle de 40/30cm qui se remplit avec des images – gérées par ma combinaison – issues des actualités récentes et de rapports théoriquement issus des Guildes.

C’était là où il y avait un hic. Il ne semblait plus y avoir de Guildes.

A suivre.

 

 

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Chronique des Guildes – 13

Nous étions assis, après une douche rapide, devant un déjeuner plutôt frugal.

Le Grand Maître était très souriant : « Baudouin, quel assaut fougueux ! Vous aviez oublié que j’ai la fâcheuse habitude de plaisanter pour un rien.

Si vous aviez pensé à ce que je venais de dire, vous auriez compris qu’il était impossible de savoir, si oui ou non votre mission a déclenché une Guerre des Guildes ; vous êtes notre seul moyen d’aller dans le futur.

Il est vrai qu’il est envisageable qu’il y ait une Guerre des Guildes, pour d’autres motifs.

Votre mission – réussie – devrait néanmoins, par la disparition quasi complète des responsables de la Guilde de l’Eau, diminuer la probabilité d’une guerre. D’après nos calculs, elle est très faible actuellement.

Je vous le redis, j’ai aimé ce combat qui m’a fait réviser mes fondamentaux. Votre Maître d’Armes, Amada Akitsugu XXII, malgré ses propos obscurs, était excellent.

A partir de maintenant, je prends votre formation en main ; vous me changez des courtisans et des lèches-bottes. Dans une semaine, vous repartirez trente ans dans le futur avec votre drone sentencieux, pour vérifier si le climat ne s’est pas dégradé, et d’autres choses que seul le drone connaît.

A propos, lorsque vous êtes revenu inconscient avec cette barre de fer à travers la poitrine, j’ai pensé à la statue du Bernin, représentant Thérèse d’Avila en extase. Très beau.

Et – vous allez rire – si j’avais voulu vous éliminer, je vous aurais tranché la gorge dans les cinq secondes de votre premier assaut. Vous n’auriez pas souffert.

Finissons de déjeuner. Un peu de vin ? »

A suivre.

ThereseBernin

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Chronique des Guildes – 12

Si je survivais à ce combat je m’étais promis de consentir à réfléchir un peu plus sérieusement à mon avenir, et à ma place au sein de la société, quelle que soit l’époque où je pourrais m’établir.
Le flux des coups de Bö demeurait totalement unidirectionnel ;  je prenais presque tous les coups et c’était rarement l’inverse. Je tentais les techniques les plus retorses comme me les avaient apprises mon Maître d’Arme, en vain ; mais sans jamais déroger aux conventions du reishiki.
Je voyais le combat en observateur extérieur dans un film presque muet, où l’on n’entendait que le choc des bâtons et les cris de combat. A un moment, nous sommes passés devant une série de glace, où sont apparus les reflets grotesques de nos ombres.
C’était une scène irréelle qui eut nécessité un ralenti, accompagné du lamento de Didon : « When I am laid, am laid in earth, may my wrongs create / No trouble, no trouble in, in thy breast / When I am laid, am laid in earth… » *
Le Maître de la Guilde du Temps était un combattant au sommet de son art. Mon Maître d’Armes se serait probablement incliné, en disant un de ses aphorismes mystérieux : « L’essence du combat consiste à ne se saisir de rien, car le combat ne manque de rien dans l’insuffisance où il se trouve. »
Je me suis retrouvé à terre, le bout du bâton du Grand Maître sur ma gorge. Il tenait le bâton de la main gauche, pendant qu’une dague japonaise (tantô) était apparue dans sa main droite. Tout était perdu for l’honneur.
Je fermais les yeux en songeant aux désagréments d’un gorge tranchée. Cela allait être une expérience nouvelle, mais d’un usage limité, dans le temps très court qui me restait à vivre. Quel dommage !
« Alors, vous allez vous prélasser par terre pendant longtemps ? Venez donc déjeuner, nous avons des choses à nous dire. Et ne tentez plus de m’attaquer, l’effet de surprise est passé. »
A suivre.

* « Dido and Aeneas », Purcell.

 

 

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Chronique des Guildes – 11

« La puissance générative de chaque combat excède tout rapport positif de causalité et de filiation. » Je n’ai jamais rien compris à cet aphorisme de mon Maître d’Armes. Il ajoutait que les combats conduisent là où l’on ne serait jamais allé seul.

J’avais décidé de combattre pour l’honneur le Grand Maître de la Guilde du Temps qui m’avait envoyé en mission suicide, pensant qu’elle serait un échec. Mais j’avais réussi !

Je saisis une naginata japonaise posée sur un grand meuble. Le Grand Maître souriant, malgré la grande balafre grimaçante sur son visage, avait évité mon coup avec une vitesse foudroyante.

D’un bond il s’était emparé d’un Bö dans un râtelier d’armes, un bâton long utilisé dans l’art du bō-jutsu. Nous nous observions avant un nouvel assaut.

Au début d’un combat, mon Maître d’Armes nous encourageait verbalement : « Souvenez-vous qu’un combat authentique doit être pensé comme un combat dialectique, qui réunit et fait exploser les modalités ontologiques des arts martiaux. »

Pour être tout à fait franc, je ne suis pas certain aussi d’avoir compris ce conseil, même si mon Maître d’Armes avait ses raisons de s’exprimer de cette façon.

Dès l’assaut suivant ma naginata fut cassée en deux, et je n’eus que le temps de m’emparer d’un Bö, tout en recevant un coup sur l’épaule droite, qui me fit me souvenir de la blessure – parfaitement guérie – de la barre de fer rouillée.

Nous nous observions à nouveau. Le Grand Maître de la Guilde, toujours souriant, ne semblait pas pressé.

Devais-je ne faire qu’un avec mon arme ? « Le sens d’une arme est issu d’elle ; il faut considérer chaque arme dans son unicité, comme une arme singulière. »

Hélas, cet autre conseil éclairé de mon Maître d’Armes ne constituait pas vraiment la réponse adéquate au problème posé par ce combat. J’aurais bien voulu « lire » mon avenir dans les abats d’animaux ou le vol des oiseaux, comme dans l’antiquité.

Il y eut un nouvel assaut.

A suivre.

NaginataOld2

Naginata

Musashi_ts_pic

Bö (bâton)

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