Feuilles de thé

Monsieur Moochagoo était allé chez un diseuse de bonne aventure. Elle lui avait lu son avenir à court terme, dans les feuilles de thé. Il notait ce que disaient les feuilles de thé, et voulait vérifier expérimentalement dans le futur, si ces prévisions étaient exactes.

Je lui fis remarquer que mêler croyance irrationnelle et méthode de vérification scientifique me semblait tout bonnement extravagant. Il m’a dit qu’il ne remettrait pas en cause l’autorité des feuilles de thé.

Je me rappelais d’une phrase de George Orwell dans 1984 : « Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre. »

A ma connaissance nulle part n’était prouvé en sciences physiques, que les feuilles de thé prédisent l’avenir à court terme.

A moins que Monsieur Moochagoo n’ait voulu suivre l’exemple du sociologue « relativiste » Bruno Latour.

Après une étude menée par des scientifiques français sur la momie de Ramses II, ceux-ci ont conclu que celui-ci était mort de la tuberculose. Bruno Latour a déclaré que c’était tout à fait impossible : « Comment a-t-il pu décéder d’un bacille découvert par Robert Koch en 1882 ?…avant Koch, le bacille n’a pas de réelle existence. » *

Ce que Bruno Latour voulait dire, c’est nous qui construisons les faits. « Les pierres sont dures, l’eau est humide et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre », seulement si nous décidons que c’est le cas, à partir d’un moment donné de notre histoire.

Je demandais à Monsieur Moochagoo s’il avait décidé maintenant, que les feuilles de thé prédisaient l’avenir à court terme. Et, au fait, qu’avait vu la diseuse de bonne aventure sur le court terme ?

Elle avait vu un langue, ce qui signifie : « Des risques de blesser un proche, par des mots qui dépassent la pensée. »

A partir de cette instant, je lui ai reproché d’être un naïf, et il m’a reproché d’être un « Cloporte nodocéphale des Carpates. » 

Belle journée !

* Revue La Recherche, mars 1998.

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Dessin de Franquin.

Ragaillardi !

Dimanche 25 janvier 2015 – Randonnée à Chevreuse – 24 km.

Je m’étais embrouillé dans les horaires de train et, à Massy-Palaiseau, il a fallu se rendre à l’évidence, nous ne pourrions attraper le train pour Rambouillet à Versailles Chantier. Nous sommes donc revenus vers la ligne du RER B pour aller en Vallée de Chevreuse.

En montant vers le Château de la Madeleine, nous avons vu sur une borne les vers de Jean Racine : « Que je me plais sur ces montagnes / Qui s’élevant jusques aux cieux / D’un diadème gracieux / Couronnent ces belles campagnes. » (1661).

Je demandais à Monsieur Moochagoo si ces vers contenaient une allusion voilée aux Daleks. * Il m’a dit qu’il fallait mieux, pour notre bien, ne pas trop évoquer les Daleks, mais que, « D’un diadème gracieux », voulait bien sûr indiquer qu’il y avait eu caché dans le château, au XVIIème siècle, un vaisseau Dalek.

Je frémis rien qu’à cette pensée.

Une deuxième côte, après le Moulin de Favreau, nous permit d’accéder au plateau des  Granges de Port Royal, puis à la Forêt de Port Royal, pour y déjeuner. 

Monsieur Moochagoo me récitait des passages d’Andromaque de Jean Racine, pour me ragaillardir, loin de la langue vulgaire, pittoresque et colorée de nos contemporains :

Oreste  : « Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance : / Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance. / Appliqué sans relâche au soin de me punir, / Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir. / Ta haine a pris plaisir à former ma misère ; / J’étais né pour servir d’exemple à ta colère, / Pour être du malheur un modèle accompli. »

Je suis sûr que le lecteur est ragaillardi avec moi. En fait, il faut peu de choses pour sortir de la grisaille et de l’accablement. Quelques vers de Jean Racine, et, hop, on n’a plus « la triste pensée, qu’on n’a travaillé que pour faire graver un vain titre sur notre tombe. » **

Après le déjeuner, nous avons croisé dans le Bois de la Ronceraie, une promeneuse avec un chapeau cloche rouge enfoncé jusqu’au nez, et des gants en laine, rouges également. Elle était accompagnée d’un homme, aux oreilles qui m’ont parues pointues. Il nous a demandé si nous n’étions pas perdu, alors que nous consultions la carte au 25000ème.

Il est rare, en cette saison, de croiser le Petit Chaperon Rouge et le Grand Méchant Loup. 

Belle journée !

* voir : https://burntoast4460.wordpress.com/2015/01/11/les-daleks-a-lepoque-classique/

** Sénèque, citation légèrement adaptée.

DSC08598 Granges de Port Royal. 01ef8929ce96348d27d42df22c255793 Illustration de Gustave Doré.

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J’aide ma voisine

Moi : Alors, on commence ?

Ma voisine : Encore une minute ! « Il faut que le train parte à l’heure », comme dirait la SNCF.

Moi : …

Ma voisine : Je vous sens négatif, on se demande pourquoi !

Moi : …

Ma voisine : Bien, voilà ! Qu’est-ce qu’on fait après ? On attend la réponse ! Ah, voilà, y a qu’à demander !

Moi : …

Ma voisine : Il nous en manque dix ! Que personne ne sorte ! Où est l’erreur ?

Moi : …

Ma voisine : A mon avis, ce type écoutait la radio à ce moment là ! Y devait pas forcer beaucoup ! C’est comme en Egypte, le gars devait parfois se dire, en dessinant des hiéroglyphes dans la tombe du pharaon : « Zut, j’ai sauté des hiéroglyphes. Tiens, toi là-bas, passe-moi la jarre, que je boive de la bière. »

Moi : De l’heneqet  ; c’est le nom de la bière égyptienne.

Ma voisine : Ah bon ?…Tout se passe merveilleusement bien. Mais j’ai oublié une colonne. Quel scandale, hein ? J’ai toujours été une très mauvaise élève !

Moi : Alors, et la suite ?

Ma voisine : On a vraiment l’impression que c’est service minimum. Manifestement leur truc parfait, c’est une fiction, comme vous dites ! 

111+185 = 306 ! ça tombe toujours pas juste ! Va falloir en faire un peu plus. Vous êtes prêt au pire ? Avec vous, je m’en voudrais de tricher ! ….

Moi : C’est fini ? Je peux lire ?

Ma voisine : Ah non ! Vous ne pouvez pas lire, donc..vous ne pouvez pas lire !

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..Tiens, toi là-bas, passe-moi la jarre, que je boive de la bière.

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Chasse à la Raison d’Être – 5 (fin)

Soudain..nous avons enfin abattu nos filets à papillon sur la Raison d’Être, occupée à lire « Une vie sans raison d’être », de Marguerite Moitte.

La Raison d’Être ne s’est pas débattue pendant que nous la mettions dans une cage en bois, plus que confortable. Elle nous a regardé droit dans les yeux, et a dit : « Avez-vous conscience du drame de ces gens qui regardent la télévision toute la journée, et le soir, lisent des romans mièvres ou à l’eau de rose ? »

Allons bon, nous étions tombé sur une Raison d’Être qui pensait au lieu de faire semblant de servir à quelque chose. La plupart des gens croient avoir une Raison d’Être sérieuse, alors qu’une bonne Raison d’Être doit seulement faire croire qu’elle a un rôle privilégié. Et tout le monde est content.

Je gardais un oeil sur l’alligator, qui s’était rapproché pour écouter ce que disait la Raison d’Être, abandonnant aux mouches les boyaux du rat musqué qui l’avaient occupé jusqu’à maintenant. J’ai horreur des alligators indiscrets qui écoutent aux portes. 

Monsieur Moochagoo tétanisé s’apprêtait à répondre à la Raison d’Être, quand l’alligator se mit à parler : « Eh bien moi, je regrette de ne pas avoir la télévision, et je suis ravi de lire des romans mièvres ou à l’eau de rose, que je dérobe aux campeurs. C’est facile, je leur fais peur, il s’enfuient, et je fais mon marché. »

Monsieur Moochagoo en aparté se mit à chanter : « Miserere! Miserere, De profundis clamavi ad Te Domine! » (« Pitié ! Pitié ! Des profondeurs, je criais vers Toi, Seigneur ! ») *

Je lui dis à voix basse, pendant que la Raison d’Être et l’alligator discutaient : « Il y a un point positif, elle aurait pu nous entretenir des « Entrelacs psalmiques dans la glose poétique », et là, on n’était pas sorti de l’auberge. »

 Monsieur Moochagoo était dans un état second. Il voyait s’effondrer des mois de préparation minutieuse. Rien, absolument rien, ne se passait comme prévu.

Il ouvrit la cage pour libérer la Raison d’Être, qui sortit avec dignité. Si le lecteur pense deviner que l’alligator a aussitôt avalé la Raison d’Être, il a tort. Les deux nouveaux amis ont continué leur conversation sur les bords du bayou.

Nous avons remballé notre matériel. J’ai dis : « Ben tant pis, alors on rentre.. ». Monsieur Moochagoo a répondu : « Cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin » **

* « De profondis » de Michel Richard Delalande.

** « Candide » de Voltaire. 

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..des romans mièvres ou à l’eau de rose.

Chasse à la Raison d’Être – 4

« Achille, armé de sa lance, fond sur le beau Polydore, fils de Priam…L’impétueux Achille, de son javelot, l’atteint dans sa course, au milieu du dos, à l’endroit où se réunissent les anneaux d’or du baudrier, et où la cuirasse forme un double rempart. La pointe du trait ressort par le nombril. Polydore, en gémissant, tombe sur ses genoux ; une sombre nuit l’environne ; étendu sur la terre, il retient ses entrailles avec ses mains. » *

Une sombre nuit nous environnait aussi. Pour nous occuper, Monsieur Moochagoo me lisait des passages charmants de l’Iliade. Nous attendions qu’une Raison d’Etre se manifesta, après avoir mis comme appât, au milieu d’un clairière, un livre intitulé : « Une vie sans raison d’être », de Marguerite Moitte, qui mourut prématurément de consomption.

A propos d’entrailles, l’alligator, qui nous suivait de loin depuis que Monsieur Moochagoo l’avait estourbi, dégustait les entrailles d’un rat musqué, tout en nous surveillant du coin de l’oeil.

Croyez-moi, le coin de l’oeil d’un alligator, ça fait peur, surtout quand on s’est retrouvé nez à nez avec lui.

On nous avait également dis que pour attirer les Raisons d’Être, il suffisait de réciter la grande tirade d’Hamlet. Les Raisons d’Être sont très sensibles à : « Être, ou ne pas être, telle est la question. / Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir / la fronde et les flèches de la fortune outrageante, / ou bien à s’armer contre une mer de douleurs / et à l’arrêter par une révolte ? Mourir… dormir, / rien de plus ; … »

Monsieur Moochagoo avait préféré la discrétion. Je buvais d’ailleurs une décoction de thym de façon à réduire le risque d’avoir des flatulences intempestives, car nous avions mangé du cassoulet au diner.

Le lecteur aura raison de trouver ces précisions triviales, mais elles ajoutent au réalisme de la scène.

Une Raison d’Être s’approchait en catimini de notre livre et nous nous apprêtions, filets à papillons en main, à bondir, quand soudain..

(à suivre)

* L’Iliade, Chant XX.

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Achille se la coule douce avant de combattre (par Ingres).

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Mais après..

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Chasse à la Raison d’Être – 3

Nous étions de nouveau à l’affut. Une Raison d’Être se tenait à quelques mètres de nous en train de prendre un bain. Nous étions sur une branche d’arbre au dessus du marigot et de l’alligator qui mâchouillait un mignon petit écureuil.

J’avais eu un mal fou à monter dans cet arbre et, une fois en haut, j’avais laissé tomber plusieurs fois le filet à papillons, puis mon corps en entier, puis encore le filet à papillons. Monsieur Moochagoo m’avait comparé à Monsieur Bean, mais je le savais déjà.

Nous étions prêts à sauter de notre branche sur la Raison d’Être. Monsieur Moochagoo avait dit la phrase fatidique : « A cinq, on saute, 1, 2, 3… » Et à cinq, nous avons sauté..sur l’alligator qui venait d’avaler la Raison d’Être.

Ma voisine m’avait dit ce matin : « Parfois, on ne peut maîtriser le sort. Attention aux événements inattendus et néfastes. »

Monsieur Moochagoo m’a sauvé la vie en frappant l’alligator sur le nez. Il avait lu lors d’un séjour en Australie, « Comment survivre face à un alligator, » et y avait trouvé d’utiles conseils.

Modeste, il a éludé mes remerciements : « C’était un exercice comme un autre. Je ne me permettrais pas de briller avec un geste, somme toute opportun, puisque vous êtes toujours en vie. »

En attendant nous avions manqué notre cible. Et l’alligator avait lui, une Raison d’Être, même si elle était dans son estomac. J’avais lu quelque part sur internet que, « La raison d’être intérieure est primordiale. » On ne pouvait mieux dire.

Nous allions devoir continuer notre quête.

(à suivre)

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Le filet à papillons est aussi avantageux pour capturer des proverbes.

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Chasse à la Raison d’Être – 2

Jamais je n’aurais du écouter Monsieur Moochagoo.

Nous étions à l’affût dans un marigot avec de l’eau jusqu’au menton, non loin d’une Raison d’Être qu’on nous avait signalé. Le soleil déclinait et nous devions être attentifs.

J’avais vu un alligator qui mâchouillait un petit lapin à moins de cent mètres, et je n’avais pas envie qu’il mâchouille une de mes jambes, même pour capturer une Raison d’Être.

Nos filets à papillons étaient prêts lorsque nous avons entendu un voix féminine:  « Vous n’aurez pas cette Raison d’Être, elle a sa dignité et préférera mourir plutôt que d’être capturée. »

Monsieur Moochagoo était furieux. Il m’a dit à voix basse : « Elle nous dérange au plus mauvais moment. » Je le trouvais injuste, la dame voulait sans doute engager la conversation.

En fait, j’étais ravi ; elle se trouvait entre nous et l’alligator, et serait mâchouillée avant moi, en cas d’une attaque inattendue de l’animal. Le lecteur aura raison d’être indigné par la phrase précédente, mais ce n’était qu’une femme après tout.

Lorsque que j’eus confié le fond de mes pensées à Monsieur Moochagoo – il venait d’ôter un serpent venimeux juché sur son épaule – celui-ci jugea que je dérogeais à la plus élémentaire courtoisie. Je devais de protéger cette dame, au péril de ma jambe.

Nous sommes sortis de l’eau fangeuse, pour saluer la dame qui regardait la Raison d’Être à la jumelle. Elle était au sec sur le bord du marigot. Je sortis un gros crapaud pustuleux de ma poche droite. Elle m’informa que ces gros crapauds représentaient l’Esprit Secret de la Nature. J’avais un doute à cause des pustules.

Elle nous raconta qu’elle ne faisait qu’observer les Raisons d’Être, et préférait qu’on ne les captura pas.

Notre chasse était fichue pour ce soir.

(à suivre)

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Dessin de Darwin, fait pendant son voyage aux Galapagos.

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