Un jour, il n’y eut plus grand monde – 14

Mrs Tiggy-Winckle se demandait si elle n’allait pas écrire un journal intime, bien qu’elle fusse persuadée que ce journal – dans son cas particulier – n’était pas une fin en soi, car sa vie, finalement, n’avait rien de personnel.

Pendant de longs mois, depuis leur arrivée sur cette Terre déserte, elle s’était documentée, en lisant dans la plus grande Public Library de la ville à peu près tous les livres qui s’y trouvaient.

C’était nouveau pour elle, et elle se demandait : « Qu’est-ce qu’écrire ? Peut-on écrire un journal intime, si on est en pleine santé comme une araignée métallique, avec deux cerveaux et huit yeux ? »

Lorsqu’ils avaient décidé d’aider Charlotte et les trois garçons, c’est après les avoir observé et avoir trouvé nécessaire de les aider. Cette Terre était surprenante et leur faisait remettre, chaque jour au lendemain, la mission qui leur avait été confié.

Pendant que Mrs Tiggy-Winckle se posait ces questions , Géronimo se demandait s’il fallait absolument se laver tous les jours. Il ne retrouvait plus ses odeurs habituelles.

Charlotte se demandait si un virus n’avait pas tué tous les êtres humains, sauf ceux en scaphandre et eux. Pourquoi n’étaient-ils pas morts ? Pourquoi pouvaient-ils vivre à l’air libre ? Pouquoi les hommes en scaphandre voulaient-ils les capturer ? Pourquoi les araignées métalliques voulaient-elles les aider, ou les retenir comme des prisonniers volontaires ?

 

(Messagerie : ekand4460@yahoo.fr)

Un jour, il n’y eut plus grand monde – 13

Ils étaient tous en train de passer tranquillement la soirée dans la grande salle des tableaux classiques du Museum of Fine Arts de la ville.

Steve et Lucas râlaient parce qu’il n’y avait pas de télévision pour regarder encore, « Kiss and kill ». (De toutes façons, Charlotte eut mis son véto).

Geronimo râlait parce qu’il avait du se laver, ce qu’il n’avait pas fait – ou très partiellement – depuis un an.

Charlotte râlait car elle avait du recommencer à se tricoter un doudou.

La grande araignée semblait assoupie.

Mrs Tiggy-Winckle râlait intérieurement, car, dans Les Provinciales de Pascal – son livre de chevet – elle avait lu des phrases difficiles à appréhender : « Je ne vois pas comment il se pourrait faire que ce qui paraît permis dans la spéculation, ne le fut pas dans la pratique, puisque ce qu’on peut faire dans la pratique dépend de ce qu’on trouve permis dans la spéculation, et que ces choses diffèrent l’une d’autre  que comme l’effet de la cause. D’où il s’ensuit qu’on peut en sureté de conscience suivre dans la pratique les opinions probables dans la spéculation. » (Escobar, jésuite).

Elle avait nettement préféré le passage sur les grenouilles : « C’est ainsi que Dieu, qui est juste, donne aux grenouilles de la satisfaction de leur chant. » (François Garasse, jésuite). La nature de Dieu lui posait un problème qu’elle repoussa à plus tard.

Après les dramatiques événements de la journée, il était apparu raisonnable de ne pas retourner dans le centre commercial, en raison du danger que représentaient les hommes en scaphandres.

Mrs Tiggy-Winckle les avait conduit à une heure de là, en pickup, au Museum of Fine Arts, un bunker en béton à la géométrie improbable.

Quelques incursions alentour leur avaient permis de trouver des provisions intactes, dont Charlotte avait fait la liste : du blé, du riz blanc, du maïs, du sucre, des haricots rouges, des flocons d’avoines, des pâtes, des flocons de pommes de terre, des pommes séchées, du lait en poudre et des carottes déshydratées.

Et, cerise sur le gâteau, le musée avait une importante réserve d’eau. Mrs Tiggy-Winckle avait réussi, après un long conciliabule avec Geronimo (et beaucoup de « m’bnon »), à lui faire prendre une douche, dans les appartements du conservateur du musée.

Escobar y Mendoza Antonio

Escobar y Mendoza Antonio, jésuite et casuiste espagnol, 1589-1669, en proie à un fou-rire inextinguible.

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Un jour, il n’y eut plus grand monde – 12

Charlotte eut le temps d’apercevoir une deuxième Hummer qui reculait rapidement derrière un pan de mur. 

La grande araignée vint se mettre entre le pickup Chevy et la deuxième Hummer, pendant que Mrs Tiggy-Winckle emmenait Steve, Paul et Geronimo à l’abri. Charlotte pointa son fusil d’assaut en direction de la deuxième Hummer.

Ils entendirent une voix dans un haut-parleur : « Je ne suis pas armé, ne tirez pas ; je vais avancer à découvert pour parlementer. »

Ils virent avancer un homme, vêtu d’un scaphandre léger avec des bouteilles d’oxygène, qui  parla à nouveau, en s’adressant manifestement aux deux araignées : « La fille et les trois garçons sont notre propriété. Nous ne vous voulons aucun mal. Rendez-les nous, à quoi peuvent vous servir ces quatre idiots ? Soyez raisonnables ! »

Mrs Tiggy-Winckle se mit à échanger des propos avec Geronimo : « Clip Piticlic Piticlic Pic Pic. Couclapic. Couclapic. »

Geronimo s’avança sous l’araignée géante, et dit à la personne en scaphandre : « M’bnon, ce ne sera pas possible, nous sommes la propriété des araignées et elles affirment que, « chacun a le droit de défendre son bien, et même par la mort de ses ennemis. » Puis il repartit se mettre à l’abri. 

La personne en scaphandre retourna derrière le mur. Au moment où elle ne fut plus visible,  une autre personne en scaphandre surgit en haut du mur avec un bazooka anti-char et envoya une roquette sur la grande araignée.

Une seconde avant que la roquette ne parte, Charlotte avait tiré, touchant l’autre personne à l’épaule. La roquette fut déviée vers un immeuble.

Il entendirent la Hummer démarrer et partir à toute vitesse. En s’approchant du tireur au bazooka qui ne bougeait plus, ils s’aperçurent qu’il était mort, alors que la blessure à l’épaule était superficielle.

Encore un victime des événements d’il y a un an.

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Un jour, il n’y eut plus grand monde – 11

Charlotte sortit du véhicule en pointant son fusil d’assaut sur l’araignée géante. Elle fut suivie immédiatement par leur araignée, Mrs Tiggy-Winckle, qui mit sa patte sur le fusil pour l’abaisser, en disant : « cliticlip ! cliticlip ! cliticlip ! », et fonça vers l’autre araignée pour ce qui sembla être des retrouvailles.

« Ben, on n’est pas sortis de l’auberge s’il y en a à tous les carrefours ! », pensa Charlotte en se retournant vers Steve et Lucas : « Vous deux, je ne sais pas où vous avez trouvé ces chansons idiotes, mais si vous continuez, je vais vous chauffer les oreilles. Geronimo, ne te rendort pas, merci. »

Il y eu un long conciliabule entre les deux araignées via des « cliticloclipclap » nombreux. La grande araignée était toujours immobile, sauf ses huit yeux qui bougeaient en scrutant les environs immédiats.

Charlotte se dit qu’ils vivaient peut-être leurs derniers instants, Mrs Tiggy-Winckle les ayant amadoué par ruse, puis attiré dans le piège de ce terrible monstre métallique.

En attendant, elle jeta un coup d’oeil au livre « Les Provinciales », posé sur le siège et ouvert à la page 137. Elle lu un paragraphe en italiques : « Chacun a le droit de défendre son bien, et même par la mort de ses ennemis. » (Hurtado, jésuite).

Elle se dit que, « Tant que nous ne touchons pas aux biens de l’araignée, elle en nous tuera pas. Le tout est de deviner quels sont les biens de l’araignée. »

Lorsqu’elle releva la tête, elle entendit un bruit énorme de papier froissé. Un rayon laser de forte puissance venait de sortir d’un patte de l’araignée géante et passa juste au dessus du pickup, pour aller volatiliser un Hummer qu’ils n’avaient pas vu arriver.

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Une sorte de Hummer.

(Messagerie : ekand4460@yahoo.fr)

Un jour, il n’y eut plus grand monde – 10

Charlotte se demandait comment l’araignée métallique faisait pour l’aider à la conduite, indiquer la direction et lire un livre.

A la faveur secousse du pickup, Geronimo se réveilla brusquement et dit : « Elle a plusieurs yeux et deux cerveaux. M’boui. »

Charlotte était interloquée : « Depuis quand tu parles plus facilement ? »

« J’ai eu séances de rééducation orthophonique pour apprendre à bien parler ! »

« L’araignée disait blip-blip pour te corriger ? »

« C’est très compliqué, je peux pas expliquer, mais maintenant on est très copains et, attention, elle comprend tout ce qu’on dit. »

Charlotte demanda à l’araignée : « C’est vrai cette histoire de séances orthophoniques? »

Celle-ci répondit « Bilp, clip, clip, tikiclip, » mais était plongée dans un livre qui promettait le Paradis : « Le Paradis ouvert à Philagie, par cent dévotions à la Mère de Dieu, aisées à pratiquer », par le Père Barry, jésuite. Mais que pouvait donc être le Paradis ?

« Enfin, bon, tu parles maintenant. C’est le principal. »

« M’boui »

Soudain, Charlotte appuya sur le frein. Steve et Lucas qui chantaient : « Buvons buvons buvons le sirop typhon typhon typhon / L’universelle panacée / À la cuillère ou bien dans un verre.. », furent retenus par l’araignée métallique, et Géronimo s’accrocha à son siège.

A cent mètre devant eux se dressait une autre araignée métallique, haute de deux mètres avec cinq mètre d’envergure. Il y avait tout autour d’elle des dizaines de cadavres de chiens.

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Mais que pouvait donc être le Paradis ?

(Angélique Arnaud)

(Messagerie : ekand446@yahoo.fr)

Un jour, il n’y eut plus grand monde – 9

« Si tu veux faire mon bonheur, / Marguerite, Marguerite / Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite donne-moi ton cœur. / Elle me dit comme c’est dimanche, / Je vais mettre ma robe blanche.. »

Les chansons de Steve et Lucas énervaient Charlotte. Elle restait concentrée sur la conduite du Chevy Pickup rouge, fin des années 60, qu’ils avaient déniché dans un garage. Geronimo s’était endormi immédiatement et l’araignée métallique, installée sur le tableau de bord, aidait à la conduite, une patte sur le volant.

Elle avait réussi à faire marcher le moteur rustique en bricolant une batterie de voiture et le sytème électrique. Les pneus crevés avaient été remplacés.

Les voitures avec une électronique de pointe ne fonctionnaient plus, d’une manière inexplicable. Le pickup des années 60 fonctionnait  avec des pointes à trente km/h – au moins depuis une demi-heure.

Toutes leurs « richesses » avaient été mises à l’abri dans la magasin Sweet Sleep, protégées par des portes blindées et cadenassées. C’était leur première expédition loin du centre commercial, avec des armes et quelques provisions.

Certaines rues étaient barrées de véhicules en panne avec parfois, les restes macabres de passagers.

L’araignée, tout en indiquant avec sa patte la direction à suivre et les solutions de contournements, lisait en même temps une phrase de St Augustin dans « Les Provinciales », posé sur le tableau de bord  : « N’apprenons-nous pas des saints mêmes combien la concupiscence leur tend de pièges secrets, et combien il arrive ordinairement que, quelques sobres qu’ils soient, ils donnent à la volupté ce qu’ils pensent donner à la seule nécessité. » 

Elle était troublée par la notion de « volupté », et se demandait avec inquiétude si elle n’avait pas donné à la volupté ce qu’elle avait pensé donner à la seule nécessité.

 

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Pickup Chevy.

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« Bacchanales » de Poussin.

(Messagerie : ekand4460@yahoo.fr)

Un jour, il n’y eut plus grand monde – 8

Le lendemain, Geronimo, conseillé par l’araignée, fixa de grandes plaques en acier sur la porte de derrière de la boutique Sweet Sleep.

Normalement cette porte aurait du rester fermée pendant l’attaque des chiens, mais avait été endommagée par l’acharnement des gros molosses qui se jetaient dessus.

Charlotte s’approcha : « Comment fais-tu pour communiquer ? Tu parles l’araignée couramment ? »

Il expliqua avec peu de mots et des gestes, que Mrs Tiggy-Winckle l’avait tiré par le bas du pantalon, lui avait indiqué le chariot, et qu’ils étaient allés dans différents magasins pour chercher des plaques en acier, des vis, des écrous et divers outils.

« Et comment avez vous fait les trous dans les plaques et le mur d’encadrement ? Avec une perceuse qui marche à quoi ? »

Geronimo dit : « Patte-laser, bien. » Charlotte jeta un coup d’oeil aux trous parfaits et réguliers et vit derrière la porte, un dizaine de molosses avec un gros trou bien propre entre les yeux. Elle demanda à l’araignée si c’était elle qui avait fait cela. La réponse fut, « clip-blip. »

La discrète araignée métallique avait des moyens de défense impressionnants. D’où venait-elle ? Mystère ! 

Le  soir, toute la petite équipe fut autour de la télévision, en train de regarder quand même « Kiss and kill ».

Geronimo pédalait, Charlotte tricotait son doudou, et l’araignée, installée sur un coussin à volants, lisait « Les Provinciales » de Pascal – trouvé à la Bibliothèque Publique – et notamment ce qui concernait, « la logique de la grâce suffisante, insuffisante face à la grâce efficace. »

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..installée sur un coussin à volants

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Blaise Pascal

(Messagerie : ekand4460@yahoo.fr)