Un jour il n’y eut plus grand monde – 41

Charlotte se disait qu’elle devrait faire une pause. Elle était agenouillée à côté de son corps. Steve et Lucas, sautaient à pieds joints dans une flaque d’eau et chantaient : « Le vent souffle sur les tombes / La liberté reviendra / On nous oubliera / Nous rentrerons dans l’ombre. » *

Elle pensait : « Je crois que c’est un peu plus que cela, mais cela quoi ? Qui sait que nous sommes morts ? George Clooney ? Non, pas lui, c’est impossible. »

Geronimo, le visage peint en rouge, chuchotait : « M’bnon, on n’est pas mort. Maintenant on est pleins d’araignées. »

« Pleins d’araignées ? On est pleins d’araignées ! », Charlotte se regarda allongée par terre et vit des dizaines de petites araignées qui sortaient du trou rouge qu’elle avait au côté droit.

Steve et Lucas, déguisés en Pierrot, fredonnaient : « On a interrogé les amis du défunt / Polichinelle à Rome / Colombine à Berlin / Et Pierrot, Pierrot qui faisait / Du ski à Val d’Isère, » ** puis se métamorphosèrent en papillons.

Mrs Tiggy-Winckle surgit et examina le corps de Charlotte : « Poueeet ! Poueeet ! C’est une vilaine blessure. C’est sa faute. Mais rien n’est blanc ou noir. On va arranger ça, j’ai là un grand rasoir. » 

 Charlotte se réveilla en sursaut. Quel cauchemar !!!! Elle était dans des draps blancs, avec un gros bandage autour du torse. Mrs Tiggy-Winckle était sur ses pieds, et la regardait en disant : « Tchip clic, tchip clic ! »

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Pierrot cherche Colombine.

* Leonard Cohen.

** Francis Blanche

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Un jour il n’y eut plus grand monde – 40

Chacun se souvient de la fin du poème d’Arthur Rimbaud, « Le dormeur du val » : « Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; / Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, / Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

Charlotte est étendue sur le sable, la tête au soleil, elle a un trou rouge au côté droit.  Elle ne se relèvera pas. Ses cheveux roux sont caressés par le vent qui pousse les premières poussières autour de son visage. Seules les étoiles veilleront désormais sur ses yeux bleus plongés dans l’azur. 

Ses meurtriers découvrirent avec surprise qu’elle avait des pantoufles Dingo aux pieds. Ils en plaisantèrent.

Elle avait longtemps résisté aux balles des assaillants, crevant les pneus de deux Hummer avec des munitions de gros calibre, et forçant les assaillants à se mettre à l’abri.

Elle avait vidé les vingts et un chargeurs que Geronimo lui passait, et envoyé ses deux seules grenades offensives. Et puis elle se retrouva sans défense, et pensa avant d’être abattue, « Qu’aurait fait George Clooney à ma place ? »

Geronimo reçut calmement une balle en disant : « M’bnon ». Il était déçu. S’il avait eu droit à une tombe, on aurait pu graver dessus : « Tout est perdu fors l’honneur. »

Mrs Tiggy-Winckle tenta jusqu’au dernier moment – et désespérément – d’attirer l’attention sur elle, pour préserver la vie de Charlotte et Gerononimo, mais fut réduite à un amas de pièces métalliques par un sniper qu’elle aperçut trop tard.

Le lecteur me permettra de revenir dans le salon du bateau, pour regarder avec tristesse l’écharpe et les aiguilles à tricoter de Charlotte, le ballon de Steve et Lucas, le « Second Traité » du RP Alphonse Rodriguez, « Atala » de Chateaubriand, et quelques objets quotidiens sans importance.

Steve et Lucas, laissés à eux-même, eurent l’imprudence – voyant arriver trois Hummer – de vouloir s’enfuir, et « furent tirés comme des lapins », suivant l’expression d’un des assaillants.

Le responsable du groupe alluma un antique talkie-walkie BC-611 et dit : « Mission accomplie, Monsieur. Nous les avons tous éliminés, y compris les deux araignées. Nous rentrons immédiatement. » Ils repartirent.

Les lecteurs doivent savoir que je tiens à leur disposition une ou plusieurs boîtes de mouchoirs en papier. Je sais qu’ils ne sont pas insensibles, et verseront – comme moi – des torrents de larmes.

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Atala par Girodet.

(Messagerie : ekand4460@yahoo.fr)

Un jour il n’y eut plus grand monde – 39

Charlotte et Mrs Tiggy-Winckle accompagnés de Geronimo avec les chargeurs du fusil d’assault sautèrent dans le monster truck pour aller vers l’endroit d’où parvenaient les bruits d’une bataille.

Mrs Tiggy-Winckle demanda à Charlotte de conduire en zig-zag sur les bas côtés de la route de façon à produire des nuages de poussières protecteurs. 

Lorsqu’ils arrivèrent à deux cent mètres du lieu du combat, une forte rafale de mitrailleuse cisailla les deux pneus de devants. Le monster truck dérapa et finit par se coucher sur le côté. Charlotte, commotionnée, sortit avec l’aide de Mrs Tiggy-Winckle et de Geronimo légèrement balafré.

Ils se mirent à l’abri derrière la voiture où s’écrasaient des balles traçantes. Porter assistance à la grande araignée se révélait impossible.

D’après ce que put voir Mrs Tiggy-Winckle, une quinzaine de véhicules militaires légers avaient été mis hors d’usage par la grande araignée.

Les carcasses de véhicules militaires entassées entre les combattants, formait une sorte de barricade. Il restait une demi douzaine de véhicules militaires intacts qui tiraient sans discontinuer pour immobiliser la grande araignée. 

Elle semblait mal en point, avec la moitié de ses pattes brisées ou hors d’usage, et un grand trou dans son flanc. Elle maîtrisait difficilement son périmètre de combat en tirant avec son laser. 

Elle élimina de justesse un Hummer, qui fonçait sur Charlotte, Geronimo et Mrs Tiggy-Winckle. 

Le fusil d’assault de Charlotte était inefficace contre les assaillants, et Mrs Tiggy-Winckle ne possédait pas un laser assez puissant.

La situation semble délicate, d’autant que la grande araignée git maintenant inanimée, après un ultime soubresaut.. 

Cher lecteurs, il est temps de s’inquiéter pour le sort de nos héros. Quelle angoisse !

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St Rita, patronne des causes désespérées.

(Messagerie : ekand4460@yahoo.fr)

Un jour il n’y eut plus grand monde – 38

Steve et Lucas se lançaient un ballon sur le pont du bateau. Charlotte, installée sur un transat, continuait à tricoter son écharpe.

Dans le désert, la température restait fraîche, quelques degrés la nuit et quinze degrés durant la journée. Une écharpe ne serait pas de trop.

Elle avait trouvé des pantoufles Dingo, avec semelles antidérapantes.

Elle essayait aussi de lire un livre, Atala de Chateaubriand, que lui avait conseillé Mrs Tiggy-Winckle. Mais elle n’était vraiment pas intéressée par les descriptions du Meschacebé : « ..on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s’élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles.. »

Geronimo regardait à la jumelle la route d’où ils étaient venus. A l’horizon, seul un tremblement de poussière mettait un semblant de vie.

Mais tout d’un coup, il vit partir la grande araignée, à toute allure vers ce tremblement de poussière, où elle disparut.

Geronimo entendit des coups de feu, des rafales de mitrailleuses et le son caractéristique du faisceau laser à grande intensité, suivi de plusieurs explosions.

Charlotte s’était levée d’un bond, en s’emparant de son fusil d’assaut.

 

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Pantoufle Dingo

(Messagerie : ekand4460@yahoo.fr)

Un jour il n’y eut plus grand monde – 37

Mrs Tiggy-Winckle lisait un poème de Charles Ier d’Orléans (1394-1465), encadré dans le salon du bateau : « Le temps a laissié son manteau / De vent, de froidure et de pluye, / Et s’est vestu de brouderie, / De soleil luyant cler et beau. / Il n’y a beste, ne oyseau, / Qu’en son jargon ne chant ou crie : / Le temps a laissié son manteau / De vent, de froidure et de pluye… »

Elle pensa que c’était un poème adapté à la situation présente.

Pendant qu’elle lisait le poème, elle nettoyait un meuble et un canapé sous le tableau. Les mini araignées enlevaient toutes traces des cadavres qui étaient restés dans le bateau. Il y avait eu du monde, probablement invités à un fête, si on examinait les restes de bouteilles et autres accessoires présents un peu partout.

Charlotte décida de prendre le temps – pour une fois – et d’enterrer les squelettes dans une fosse commune avec l’aide de la grande araignée. Charlotte lut un petit texte au dessus de la fosse, et Steve et Lucas furent priés de rester sages

Tout le monde fut douché – même Geronimo – grâce aux réservoirs d’eau du bateau. Après, il fallut changer de tenue et brûler les vêtements d’hiver qui puaient presque autant que Geronimo. Les placards du bateau abritaient une impressionnante collection de vêtements dont certains, très élégants, mais peu adaptés à leur style de vie.

Geronimo s’était choisi une tenue élégante, avec des chaussures et des chaussettes rouges, un bermuda à fleurs et une chemise bleue électrique. Charlotte lui dit de s’habiller avec un jean, une chemise discrète et de bonnes chaussures de marche. 

Steve et Lucas s’habillèrent correctement après des  menaces contondantes de la part de la grande araignée.

Il décidèrent de rester dans le bateau pour, d’une part essayer d’éclaircir le mystère du bateau en plein désert et, d’autre, part réfléchir à une stratégie contre leurs poursuivants, si ceux-ci se manifestaient à nouveau.

Les deux fantômes s’étaient évanouis dans la nature.

* Célèbre boutique de sports du Maine : chasse, pêche et randonnée.

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Charles d’Orléans.

 

 

Un jour il n’y eut plus grand monde – 36

Mrs Tiggy-Winckle entamait avec ardeur la lecture du Second Traité du RP Alphonse Rodriguez intitulé, « De la perfection des Actions Ordinaires », par le chapitre premier : « Que noftre avancement, & nostre Perfection confiftent à bien faire nos actions ordinaires. »

Elle fut malheureusement interrompue par un coup de frein de Charlotte, et par l’apparition d’un yacht de grand luxe, qui reposait sur le sol, perpendiculairement à la route. La grande araignée s’était aussi arrêtée, hésitant sur la conduite à tenir.

Dans le Syllabus du 7 mars 1277, bien connu de mes lecteurs, l’évêque de Paris Etienne Tempier condamne fermement 219 thèses d’Aristote, dont je rappelle pour mémoire, que la 163 ème affirme que « la volonté poursuit nécessairement ce qui est cru par la raison, et elle ne peut s’abstenir de ce que la raison lui dicte. »

Je m’abstiendrais d’examiner le bien fondé de ces condamnations, mais, dans le cas qui nous préoccupe, la raison avait du mal à croire à la présence d’un yacht de grand luxe en plein désert, en dehors de toute voie d’eau, et barrant la route.

Les deux « fantômes » s’étaient éclipsés en direction du bateau, suivis par Steve et Lucas.

Mrs Tiggy-Winckle n’imaginait pas de concevoir ce monde comme un conte de fées où apparaissent des bateaux de luxe en plein désert. Je pense que le lecteur en conviendra aussi.

Elle considérait que, s’il se produit de temps en temps des incohérences dans le cours des événements, cela ne remet pas fondamentalement en cause les lois de la physique. Il y avait certainement une explication rationnelle.

Elle regarda le bateau, sur le pont duquel Steve et Lucas faisaient des signes. 

 

 

(Messagerie : ekand4460@yahoo.fr)

Un jour il n’y eut plus grand monde – 35

Depuis quelques jours la neige avait complètement disparu. Ils avaient parcouru 1500 km plein sud et s’étaient retrouvés dans une region désertique avec des Yuccas et des Organ Pipe Cactus.

Pour les humains, ils devaient constater que, là non plus, il n’y avait aucun survivant.

Certains bâtiments sur le bord des routes étaient envahis par le sable.

Le monster truck était à l’arrêt devant une station service abandonnée pour refaire le plein du réservoir et remplir les jerricans.

Les animaux sauvages n’avaient pas disparu. Ils s’étaient même multipliés en l’absence de prédateur humain et de toute pollution.

En attendant que la grande araignée perce un trou vers la cuve à essence (sans faire d’étincelles), Mrs Tiggy-Winckle lisait d’un oeil le chapitre, « De quelques autres chofes qui peuvent beaucoup fervir pour avancer dans la Vertu, & pour acquerir la Perfection. »

Mais ses sept yeux restants, analysaient la composition des deux « fantômes » qui jouaient à saute-moutons avec Steve et Lucas. Ce jeu donnait lieu à un paradoxe: lorsque les deux garçons sautaient au dessus des fantômes, ceux-ci devenaient « solides » un court instant, au niveau des mains qui les touchaient.

Les « fantômes » étaient-ils composés de nano particules qui s’agrégeaient d’une façon plus ou moins lâches ? Rien de fantomatique en somme.

Geronimo taquinait un serpent à sonnettes avec un long bâton, jusqu’à ce que Charlotte, lui conseille de plutôt taquiner des petits mammifères.

La grande araignée, grâce à un tuyau souple, transvasa par siphonnage l’essence vers le truck et les jerricans. Geronimo, chargé d’aspirer le liquide, dit : « M’boui, c’est dégueulasse. »

Ils repartirent en emportant toute l’eau et les sodas qu’ils purent trouver. Charlotte, à propos de l’eau, conseilla à Geronimo de se laver dès qu’ils en auraient l’occasion.

Steve et Lucas crièrent au bout d’un moment : « Là, il y a un vrai bateau dans le désert ! » Charlotte répliqua : « C’est pourtant rare les bateaux dans le désert. »

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Certains bâtiments sur le bord des routes étaient envahis par le sable.

(Messagerie : ekand4460@yahoo.fr)