Il fit une chute et il mourut – 4

Suite du récit :

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« Lorsque nous sommes arrivés plusieurs jours après à Simikot, où un avion de Havilland à deux moteurs nous attendait pour nous conduire à Nepalgunj, puis à Kathmandu, un autre ami de Frédéric me confia que cette aventure dans la Limi Valley avait été rétrospectivement d’une puérilité bouffonne.

Il ajouta que les personnes les plus éclairées peuvent manquer du discernement nécessaire à distinguer ce qu’on peut entreprendre, et ce qu’il faut absolument éviter. L’impréparation de Frédéric avait été totale.

Frédéric ne savait rien des risques qu’il prenait, et le peu que sa chute avait pu lui apprendre, avait été un savoir de très courte durée.

Je trouvais le raisonnement de l’ami un peu limite, mais je convins que, pendant sa chute et durant un instant, Frédéric avait pu en tirer un sage enseignement, qu’il ne put hélas, mettre à profit, en raison de sa mort inattendue.

Un malheur difficile à réparer, songeais-je en moi-même.

Je me reprochais, ayant eu l’intuition que Frédéric pouvait mourir, de n’avoir pu soulager son infortune, comme on dit parfois.

Perdu dans ces conjectures, je ne m’étais pas rendu compte que l’avion avait décollé.

Durant sa chute, Frédéric eut-il le mérite de reconnaître ses torts et s’en est-il repenti ? J’ai du mal à débrouiller le chaos des événements, et bientôt le naufrage du temps viendra tout recouvrir.

La sécurité de notre esprit nait de l’évidence des faits, mais quelques scrupuleuses que soient mes interrogations au sujet de Frédéric, je les ai eu en pure perte. »

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Fasse le ciel que les lectrices et les lecteurs trouvent à ce récit quelque intérêt.

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Il fit une chute et il mourut – 3

J’ai pris mon courage à deux mains. Il fallait que je commence mon récit. Il y allait de mon honneur.

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« Il fit une chute et il mourut. C’était étrange, un jour avant, j’avais eu une intuition et m’étais dit : il pourrait peut-être mourir. 

Lorsque le lugubre cortège redescendit avec le corps de Frédéric, je fus témoin d’un spectacle extraordinaire. Deux colombes d’une éblouissante blancheur virent se poser sur un rocher qui nous surplombait et nous suivirent pendant plusieurs kilomètres.

Ces colombes accompagnèrent-elles son âme vers les Cieux ? Certains disent que ce genre de propos spiritualiste n’est pas digne d’être pris en considération.

Durant la descente, un de ses amis composa un poème :

« Frédéric tes mérites furent petits / Mais tu n’étais pas  sans agrément / Ta mort soudaine possède un avantage / Elle te grandit assurément. »

Je trouvais que cet éloge poétique était ambigu. 

Il est sûr que Frédéric n’a pas rendu des aveugles à la lumière, ni donné aux sourds la faculté d’entendre, ni redressé des boiteux. Eut-il des moeurs édifiantes? Fut-il intègre ? Ses oeuvres méritoires sont-elles longues à détailler ?

Un autre des ses amis m’a confié qu’il était d’une sagesse précautionneuse. Encore un compliment ambigu.

Je réfléchis à son éloge funèbre et fus assez fier de me souvenir d’un éloge du XVIIIe siècle, qui lui conviendrait parfaitement : « Les mains dévorantes du temps, eurent raison de lui ». »

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Voilà un bon début, plein d’allant, du moins, j’ose le croire. A l’avenir, je ne me priverais pas d’ajouter des anecdotes spirituelles, quand elles seront jugées propres à illustrer ce récit.

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Il fit une chute et il mourut – 2

Finalement je m’étais décidé à commencer mon récit :  « Il fit une chute et il mourut. C’était étrange, un jour avant, j’avais eu une intuition et m’étais dit : il pourrait peut-être mourir. »

Mais je me posais aussitôt une nouvelle question. Qu’avait ressentit Frédéric en chutant et juste avant de mourir ?

Avait-il chanté (rapidement) le Subvenite des funérailles : « Subvenite, Sancti Dei, occurrite, Angeli Domini, Suscipientes animam eius, Offerentes eam in conspectu Altissimi » (Venez saints de Dieu, accourez anges du Seigneur, recevez son âme, et présentez-la devant la face du Très Haut) ?

Avait-il pensé au Dharma, l’ordre du monde ? Avait-il respecté tous les devoirs qui s’imposent à l’homme pour respecter cet ordre ?

Mais je me souvins que Monsieur Moochagoo m’avait indiqué que les obligations liées au Dharma sont suspendues dans les situations de détresse. Exit le Dharma.

Se souvenant d’un amour perdu, avait-il pensé à un lai charmant de Marie de France (XIIe): « Bel ami, ainsi va de nous, ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

Ou, tout simplement avait-il pensé à Sénèque :  « Iniquum est collapsis manum non porrigere, commune hoc jus generis humani est. » (Il est injuste de ne pas tendre la main à ceux qui sont tombés, cela est une loi commune du genre humain.)

Mais en l’occurence, badaboum, Frederic était tombé, et il était mort sans le secours d’une main amie. J’étais dans une impasse. Mon récit n’avait même pas démarré.

J’ai reçu un message de Monsieur Moochagoo. Il était tombé dans le Parc archéologique de San Agustín au Fuente Cremonial del Lavapatas, mais il s’était relevé avec quelques contusions.