Taïaut ! Taïaut ! – 2017

Monsieur Moochagoo avait décidé de faire un nouvel essai, le soir du nouvel an, pour capturer un lombric rose géant.

Je m’étonnais de tant de détermination alors que nous étions dans un épais brouillard givrant. Nous distinguions à peine les mégalithes de l’Anneau de Brogdar. Un vrai décor pour Le Chien des Baskerville.

Et si nous étions attaqués par un chien démoniaque ? Ou dévorés par un monstrueux lombric rose aux yeux verts phosphorescents ? Quelle angoisse ! Monsieur Moochagoo aurait pu décider d’aller à la chasse au caribou.. 

Ma voisine aurait dit : « Ah oui, mais on ne fait pas d’omelette sans que la caravane passe. » (Un aphorisme que je n’ai pas entièrement compris.)

Monsieur Moochagoo avait demandé conseil à son Maître Zen japonais qui avait guidé ses  premiers pas dans la méditation, une dizaine d’années auparavant.

Celui-ci lui avait recommandé de méditer sur l’Utsukushii (affection pour des choses petites et fragiles), et de garder un état de « non-esprit » ou de « non-pensée » lors de notre chasse au lombric.

Perdu au milieu d’un brouillard givrant et loin de tout, j’aurais bien voulu cultiver mon non-esprit pour avoir moins peur.

Monsieur Moochagoo avait lu dans les forums spécialisés que le soir du 31 décembre, quelques secondes avant le passage du nouvel an, il fallait charmer le lombric rose géant avec un chant religieux populaire, de préférence chanté faux.

Je lui proposais – malgré mes angoisses – de chanter au moment adéquat, « Sainte Anne, ô bonne Mère ! Toi que nous implorons : Entends notre prière… »

Il paraît que je chantais tellement faux que le lombric géant sortit du brouillard à minuit pile – à quelques mètres de nous – « avec un air béat. »

Nous nous sommes précipités avec notre grand filet. 

Le lombric géant s’immobilisa et dit d’une belle voix de basse : « La phrase : « cette phrase a vingt sept lettres, » a vingt huit lettres, » puis il disparu dans le brouillard.

Je tapotais la main de Monsieur Moochagoo en lui proposant un verre de whisky « Elements of Islay » *. Il n’avait pas encore bu, mais avait les yeux dans le vague et murmurait des phrases incohérentes.

J’eu du mal à le ramener à notre Guest House.

* Port Charlotte 2001, le meilleur.

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Cartes de voeux 2017

De même que Pénélope défaisait la nuit ce qu’elle avait fait le jour, Monsieur Moochagoo détruisait le soir les cartes de voeux pour 2017, qu’il avait tenté d’écrire durant la journée.

Je lui avais pourtant dit : « Vous avez le temps de les écrire jusqu’à fin janvier. »

Il n’avait pas du tout apprécié ma remarque et m’avait dit ces fortes paroles : « Si on ne progresse dans la vie que sur des plans inclinés faciles à monter, on mène une vie de limace.« 

Je lui fis remarquer que la carte de voeux idéale n’existe pas, et que les voeux se souhaitent aussi par messagerie.

Il me répondit que mon brouillard d’arguments clouait au sol sa créativité. Il aimait les cartes de voeux classiques, et voulait la perfection dans ce qu’il faisait.

Il s’énerva : « Les voeux par messagerie !!! Pourquoi pas des cartes de voeux numériques avec des élans qui braillent une chanson, pendant que vous y êtes ! Hélas, dès que je me relis, le résultat espéré se volatilise sous mes yeux. Il ne reste rien ; pas même des mots disposés avec art. »

Je plaidais : « Vous ne faites que penser que vous n’y arrivez pas. A moins qu’il n’y ait des esprits malfaisants qui vous en empêchent. Vous devriez envisager un rite Vaudou. »

Il leva les yeux au ciel : « Prête l’oreille à ma complainte, Seigneur Dieu : Veuille entendre le murmure de ma pensée. » * Il s’en alla découragé, décidé à tout arrêter.

Dure journée !

* Psaume V – Jean Antoine de Baif

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Carte de voeux idéale.

 

Deuxième sous-sol

Monsieur Moochagoo mangeait un sorbet à la pomme verte. Il me proposa de le partager, ce que j’acceptais immédiatement.

Il était soucieux et recherchait quelque chose. Il finit par dire : « Autant chercher un distributeur de préservatifs dans un confessionnal ! »

Je vérifiais rapidement qu’aucune oreille versaillaise « traditionnelle » ne l’avait entendu. Par les temps qui courent..

Je lui confiais que j’avais lu le compte-rendu d’une conférence tenue par l’écrivain japonais Haruki Murakami *.

Une phrase m’avait intéressé : « Écrire un roman, c’est comme aller au fond d’un deuxième sous-sol très sombre, dont vous ne connaissez pas l’issue. (…) Pour créer quelque chose, les romanciers ou les musiciens ont besoin de descendre l’escalier et de trouver un passage descendant au deuxième sous-sol. »

Je me demandais ce que je trouverais dans mon propre deuxième sous-sol très sombre.

« Vous trouverez peut-être ce que je cherche dit Monsieur Moochagoo. Si c’est le cas prévenez-moi ! »

Je demandais des précisions sur l’objet de la recherche : Un squelette dans un placard ? Une Chose terrifiante tapie dans la cave ? Un fantôme familial importun? Les grillons disparus de la station de métro Opéra ? La partition de l’opérette, « The Mikado or The Town of Titipu », de Sir Arthur Seymour Sullivan ?

Il resta coi.

L’attitude de Monsieur Moochagoo me faisait penser au proverbe chinois : « Il est difficile d’attraper un chat noir dans une pièce sombre, surtout quand il n’y est pas. »

Bref, qu’allais-je trouver dans mon deuxième sous-sol très sombre ? Serais-je soumis à la tyrannie du choix entre un roman de gare, un roman d’aventures, un roman d’horreur, une étude sur le sommeil des girafes ?

Devrais-je dire comme Mikado, l’empereur du Japon  : « My object all sublime / 
I shall achieve in time » (Mon sublime objectif / Je saurais bien l’atteindre) ?

Belle journée !

* Le 6 mai 2013, Université de Kyoto.

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Taïaut ! Taïaut !

Monsieur Moochagoo m’avait dit : « On part demain chasser le lombric rose géant des Iles Orkney (ou Orcades). Notre dernière chasse au lombric date d’il y a plus de trois ans; il est temps d’y retourner, c’est une des plus belles chasse que je connaisse.

La dernière fois nous n’avions attrapés aucun lombric, car les bougres citent Shakespeare et profitent de votre étonnement pour s’échapper.

Le voyage compliqué par Paris-Londres-Glasgow-Kirkwall n’avait pas diminué l’enthousiasme de Monsieur Moochagoo, qui avait cette fois-ci amené deux tenues de camouflage.

Les lombrics roses géants vivent en général dans la zone de l’Anneau de Brogdar, composé de 27 mégalithes formant un cercle parfait.

Monsieur Moochagoo avait entendu dire sur un forum dédié qu’on pouvait attirer les lombrics avec des blagues nulles.

Il faisait déjà très sombre au début de l’après-midi. Nous étions dissimulés par un repli du terrain, et nos tenues de camouflages étaient parfaites.

Monsieur Moochagoo a dit d’une voix caverneuse : « L’autre jour George a invité des amis à manger une omelette. Mais ils ne sont pas venus. Alors il a mangé une omelette sans eux. »

Nous avons aperçu le lombric de deux mètres de long et d’une belle couleur rose. Il fit le tour d’un des mégalithes en se bidonnant. Nous nous tenions prêt à bondir avec un grand filet de 2m sur 3m, pour l’immobiliser.

Pour parfaire notre piège, Monsieur Moochagoo lança une deuxième blague nulle: « George prends un kiwi et une vache : ça fait la vache kiwi. »

Le lombric se tordait de rire. Nous avons été très très rapides, mais, au moment où nous étions sur lui, il a dit, « Le noeud sans fin ne commence ni ne s’achève et symbolise la sagesse infinie du Bouddha. »

Nous fûmes tellement surpris qu’il ne cite pas Shakespeare, qu’il en profita pour s’échapper.

Monsieur Moochagoo eut un air désolé : « Comment avons-nous pu rater notre coup ? »

Ma voisine aurait dit :  « Dieu seul le sait, et encore ! »

Dure journée !

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Anneau de Brogdar

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Noeud sans fin.

Haricots

Monsieur Moochagoo et moi épluchions des haricots verts pour les mettre in fine dans des bocaux. Je l’aidais par pure amitié car je déteste éplucher les haricots..

Mais c’est une occupation qui libère l’esprit. Je pensais à la personne la plus vieille du monde, Emma Morano, 117 ans.

Ma voisine m’avait prévenu qu’à devenir l’homme ou la femme les plus vieux du monde, les risques de mourir étaient assez élevés.

J’espère ne pas avoir cet honneur, ainsi le risque de mourir sera moins élevé.

Monsieur Moochagoo m’a regardé, style Marie Poppins en déconstruction, (je me comprends).

Je le rassurais en citant Epicure : « La mort n’est rien par rapport à nous puisque, tant que nous sommes, elle n’est pas, et quand elle est, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants, ni pour les morts. »

Il n’a pas été rassuré, avec un air « je boude, même si j’aime les Kinders Surprise pour jouer avec des surprises toujours différentes », (je me comprends, bis).

Quand j’était jeune, près de Provins, il y avait un monument en bronze en hommage aux haricots, avec un grand haricot en bronze entre deux anges.

Monsieur Moochagoo m’a affirmé que c’était un faux souvenir, il n’y a jamais eu un tel monument à Provins. N’ayant pas de photos de ce monument, je restais prudent.

Il changea de sujet et me dit : « Si vous semez des graines de haricot, vous récolterez des haricots. Mais qu’est-ce qu’une graine de haricot ? Ce n’est pas une coquille vide qui aspire à devenir haricot. Ce n’est pas non plus une graine haricot qui aspire fortement à devenir radis. »

Je lui ai demandé si, en remplaçant haricot par Rafflesia arnoldii, le sens de ses phrases serait toujours le même.

Nous avons continué éplucher les haricots en silence.

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Comme c’est bizarre !

Je lisais un guide de bonnes manières de 1845 : « Ne vous grattez jamais la tête, ne vous curez pas les dents, ne vous nettoyez pas les ongles ou – pire encore – ne vous curez pas le nez quand il y a du monde ; toutes ces choses sont dégoutantes. Crachez le moins possible – et jamais par terre. »

A l’occasion, ma voisine aime lire de la poésie et en particulier des vers de mirliton : «J’aime mieux l’autobus / Il s’arrête au terminus.»

Je lui dis que moi j’aimais bien une phrase du philosophe Wittgenstein : « Je ne sais rien du temps qu’il fait lorsque je sais : ou il pleut ou il ne pleut pas. »

Cela nous a mené à une discussion sur mes billets bizarres qu’elle avait du mal à comprendre. Les billet doivent-il être bizarres ? Faut-il écrire des billets bizarres ?

Je lui avouais que je n’avais pas l’ambition chimérique de faire le tour de la question du bizarre.

Et j’étais incapable d’écrire des textes étranges comme Lovecraft : « Je ne sais quelles monstruosités cachées, de l’immonde abomination d’être invisibles, fétides et horribles, qui n’appartient pas à notre univers, mystérieux vestiges des abîmes insondables du dehors. » (L’abomination de Dunwitch). 

Ma voisine aurait voulu des billets « soap », avec des amours impossibles, des gens qui meurent, des quiproquos, des secrets, des micmacs. J’aurais certainement du succès !

Je lui fis part de la pensée de Juan Manuel de Prada, « le succès est un mauvais compagnon, l’échec le meilleur ami de l’écrivain. »

Elle n’était pas d’accord.

Belle journée !

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« J’aime mieux l’autobus / Il s’arrête au terminus. »

Grammaire et meurtres

Monsieur Moochagoo lisait, « Sidonie ou le français sans peine » : une grammaire amusante de Salomon Reinach, parue en 1901.

Il était fasciné par une phrase mnémotechnique pour retenir les cinq temps passés (imparfait, passé simple, passé composé, passé antérieur, plus-que-parfait *) : « Je lisais hier ce livre que vous me lûtes l’an dernier. Je l’ai lu avec plaisir ; quand je l’eus lu presque en entier, je m’aperçus que vous me l’aviez déjà lu. »

C’était assez loin d’un policier que j’étais en train de lire : « Le thon en boite qui aimait les orchidées» de Sigur Pummel, paru aux Editions du Homard (Québec), en 1957, dont la première phrase était :

« Les vrais amis ? Bien, commencons avec cette garce qui était une soi-disante amie, mais qui ne l’est plus maintenant, parce que je viens de la tuer. Elle pensait qu’elle pouvait me dire ce que je devais faire. En plus, elle prenait mes fringues et ne me les rendait jamais. A chaque fois que je les lui ai demandé, elle avait toujours une excuse pour ne pas me les rendre. Eh bien, elle ne les emportera pas au paradis, ces fringues.

Monsieur Moochagoo avait mis Carmen un peu fort : « Si tu ne m’aimes pas, je t’aime / Et si je t’aime, prends garde à toi / Prends garde à toi / Si tu ne m’aimes pas, si tu ne m’aimes pas, je t’aime.. »

Monsieur Moochagoo baissa le son et me dit : «La logique et la grammaire sont très importants. Vous savez que si cet objet est entièrement rouge, alors il n’est pas bleu ; et que si vous mesurez 1,80m, alors vous ne mesurez pas 3m.»

J’eu peur de subir un lavage de cerveau, comme il en a, hélas, pris l’habitude. Mais cette éventualité me parut improbable en entendant Carmen : « Près de la porte de Séville, / Chez mon ami Lillas Pastia, / J’irai danser la séguedille / Et boire du manzanilla.. »

Je continuais ma lecture : « Je serrais mes hanches et mes cuisses autour du cou de George. L’oxygène commençait à ne plus arriver vers son cerveau. Ce crétin tomba inconscient, le visage bleu. Je lui tordis violemment le nez. Ouf, il était bien mort ! George n’aurait jamais dû me dire d’appeler la police après avoir vu le cadavre de cette garce. Je ne supporte pas qu’on me dise ce que je dois faire. »

Une belle journée !

* Le plus-que-parfait est bistromanien, par définition.

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« Je ne supporte pas qu’on me dise ce que je dois faire. »