Tataooine – 47 Crrrrr, crouuuuuuik, crrrrrrr

Nous voguions. Le niveau de l’eau s’était stabilisé dans le Temple du Vortex Quantique.

Le véhicule « flottait » à quelques centimètres au dessus de l’eau, et avait déployé des voiles métalliques qui – quand cela était nécessaire – lui permettaient de capter l’énergie du soleil de Tataooine

Notre silhouette, avec un peu d’imagination, aurait pu faire penser à un vaisseau pirate, surtout depuis que l’avatar du véhicule avait hissé un drapeau de pirates avec une tête de mort et deux tibias.

Loin de ces considérations piratesques, je songeais à ce temple japonais où un texte gravé dans la pierre nous invite à écrire nos soucis sur un papier pelure et à le mettre dans l’eau toute proche. « Quand le papier se désagrégera, vos soucis disparaîtront. »

Au moment où je cherchais un papier pelure, je me souvins que nous étions hors du temps. A cet « endroit », les soucis n’y sont qu’un château de cartes où la Reine de Coeur, « pompeuse, tyrannique, méchante, grossière et laide » n’a aucun pouvoir. *

L’avatar du véhicule coiffé d’un chapeau tricorne, me dit que quelqu’un voulait me parler. Avec son doigt métallique il traça dans l’air un rectangle qui devint une image.

Mes cheveux se dressèrent sur ma tête ! Je voyais la tête de Monsieur Moochagoo, du moins ce que je pouvais en percevoir au milieu des parasites. Il disait : « pitoiiiiiiiiiit crrrrrrrr tuuuuuuuiiiiiiit ah, enfin une liaison, je répète : « Nous n’avons pas de formation en rien« . pitoiiiiiiiiiit crrrrrrrr tuuuuuuuiiiiiiit  uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu. »

Je m’écriais : « Vous devriez être mort de vieillesse depuis longtemps ! Comment est-ce possible ? »

Les lecteurs me reprocheront un certaine indélicatesse dans l’affirmation de la mort de mon correspondant. Mais bon, il semblait vivant.

« Crrrrr, crouuuuuuik, crrrrrrr…c’est Monsieur Moochagoo qui vous parle. Je ne crouuuuuuik, crrrrrrr…recevez..CRRRRRRRR. Qui aurait cru CIIiiiiiiirrrrrdddd. CRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR. »

La communication s’est interrompue.

* Alice au pays des merveilles.

Tataooine – 46 Boire comme un buvard

J’avais trouvé dans le véhicule une petite bouteille de Cassandran Choholl – une liqueur – et bu la veille quelques verres. Le réveil avait été douloureux.

Ma voisine aurait dit : « Vous avez bu comme un buvard », sauf qu’un buvard n’a pas mal au crâne. Elle aurait dit aussi : « Ne regardez pas cette bouteille comme si c’était une idée, car à part l’idée de boire.. »

Les moutons avaient disparu comme par enchantement. Les petits robots convoyeurs, depuis que l’avatar du véhicule la leur avait fait découvrir, regardaient la série, « Ma sorcière bien aimée », notamment l’épisode où Samantha transforme un client de son mari en chien, au milieu d’un déjeuner d’affaires.

Je ne sais pas exactement ce qu’ils appréciaient. La fiction qui leur permettait d’oublier la « réalité » complexe où nous nous trouvions ? La découverte d’un univers inconnu ?

BB-8 apprenait par coeur toute la poésie d’Athur Rimbaud et les Illuminations résonnaient curieusement dans la semi-obscurité du Temple du Vortex Quantique  : « D’un gradin d’or, – parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, – je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures. »

Il s’interrompit pour dire une de ses phrases énigmatiques : « Il suffit de créer des nuages roses pour être heureux, sinon il nous reste la carte de la courtoisie. »

 Je n’avais pas remarqué que le temple se remplissait d’eau. Elle montait assez rapidement et l’avatar du véhicule nous a crié : « Montez-tous dans le véhicule. »

J’avoue que j’aurais bien voulu me mettre en costume de bain pour m’ébattre dans les ondes où, « des nymphes se baignaient, fuyant l’âpre chaleur. » *

Sauf qu’il n’y avait pas de nymphes.

* Banville (phrase légèrement modifiée).

Peinture de Paul-Emile Chabas.

 

Tataooine – 45 Moutons

Entendre des bêlements de moutons au réveil dans un Temple du Vortex Quantique n’est pas habituel, les lecteurs en conviendront.

L’avatar du véhicule m’avait construit un lit à baldaquin – pour me protéger d’éventuelles gouttes de pluies – juste aux pieds du véhicule garé non loin de la terrasse. Il avait voulu que le seul humain présent puisse dormir d’un sommeil réparateur.

J’avais fini par dormir, même si j’étais un peu terrifié par les dimensions du temple et des statues. BB-8 m’avait chanté une berceuse pour me rassurer : « Tout là-bas dehors dans le pré / Git un pauvre petit bébé / Les yeux mangés par les mouches et les taons / Le pauvre petit pleure, « Maman ! ». » *

Bon, cette berceuse n’était pas vraiment rassurante. 

Mais revenons à nos moutons. Il y en avait des centaines conduits par des bergers robots à larges chapeaux, avec leurs houlettes caractéristiques.

Comme je m’étonnais qu’il y ait des moutons sur Tataooine, BB-8 m’a répondu que Temple du Vortex Quantique n’était peut-être pas dans un lieu déterminé : « Vous avez remarqué que la terrasse ne donne sur rien. Profitez de la situation, ne soyez pas comme ce héros de roman qui disait que, « la vie avait toujours deux pas d’avance..elle lui fuyait entre les doigts comme un cambrioleur*.. » Comptez les moutons ! »

Les bergers-robots s’arrêtèrent devant les objets de la braderie des petits robots convoyeurs.

Une partie de mon cerveau encore en état de marche en conclu que les petits robots convoyeurs savaient ou avaient été mis au courant qu’ils allaient venir.

Les tractation furent « longues » – du moins je le suppose – et les objets « voilés par le secret » et ceux qui n’ont pas d’ombre furent acquis par les bergers.

Je n’ai pas vu d’argent changer de main. Encore un mystère !

* Berceuse américaine traditionnelle, « All The Little Horses. »

** « Le Parcours du Combattant » de Michael Malone.

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Tataooine – 44 Voilés par le secret.

Essayer de faire sourire des robots, pour meubler une soirée, n’est pas évident. D’abord parce que dans le temple, ou sur sa terrasse, il n’y avait pas de soirées, et ensuite parce que les robots ont des difficultés à comprendre les subtilités de certaines métaphores.

Je leur avais expliqué qu’au XIXème siècle sur Terre, lorsque les clients sortaient d’une boutique sans rien acheter, on les appelait des blanchisseuses, car ils disaient : « Je repasserai. »

Je ne sais pas précisément ce que j’attendais comme réactions, mais, comme on dit dans le monde du spectacle, cela a été un fiasco.

J’avais essayé une devinette traditionnelle : « Ce qui a des yeux mais qui ne peut pas voir. »* Silence de mort. Soudain les onze petits robots convoyeurs ont émis des sifflements. Ont-ils ris ?

Je m’arrêtais là.

Les petits robots convoyeurs ont alors organisé une braderie avec des objets aux noms étranges : des srutis, des objets « voilés par le secret », des objets qui n’ont pas d’ombre, des shekshas, des molus, des murines, des chalcis, des planktes, et des objets qui disent non pour oui et inversement. 

Onze vendeurs étaient présents mais il n’y avait pas de clients. Cela ne semblait pas être un problème.

BB-8 apprenait pas coeur les principaux récits mythologiques de Tataooine que lui récitait l’avatar du véhicule. Comme je m’étonnais que des robots apprennent par coeur, BB-8 m’a dit d’un ton suffisant que lorsqu’on s’aide de textes écrits, on laisse sa mémoire en friche.

Je sens qu’on va passer de bons moments intemporels.

* Une patate.

« BB-8 apprenait pas coeur les principaux récits mythologiques de Tataooine. »

Tataooine – 43 Tout m’afflige et me nuit

« Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent ! / Quelle importune main, en formant tous ces noeuds, / A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ? /  Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire. »

Le Temple du Vortex Quantique était si colossal que n’importe quelle représentation théâtrale était soit écrasée, soit mise en valeur par ce décor exceptionnel. L’avatar scorpion du véhicule avait décidé de jouer Phèdre de Racine.

Il incarnait lui-même le personnage de Phèdre à cause de son physique vaguement féminin, et les autres robots jouaient Thésée, Arycie, Oenone, Théramène, Ismène et Panope. BB-8 s’était réservé le rôle d’Hippolyte.

J’étais l’unique spectateur. Une atmosphère assez surréaliste, j’en conviens.

Cela me reposait des explications de BB-8 sur mes souvenirs, lorsque j’étais allongé sur un lit avec une conscience très diminuée. On m’avait bien demandé de déplier mes pensées (c’était un test), et le droïde d’assistance médicale sifflait bien, « Le pont de la rivière Kwai », en me réparant.

Cela me reposait encore plus des explications de BB-8 sur les propriétés intemporelles (?) du Temple du Vortex Quantique où il n’était  pas illogique de constater des changements sans le Temps. Je me souvenais de la chanson de Boris Vian qui exprimait parfaitement mon état psychique : « J’ai le cerveau qui flanche. Soyons sérieux disons le mot. C’est même plus un cerveau. C’est comm’ de la sauce blanche. »

« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; / Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ; / Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; / Je sentis tout mon corps et transir et brûler ; / Je reconnus Vénus et ses feux redoutables.. »

J’avais un peu de mal à suivre les traces du désordre amoureux sur le visage de l’avatar du véhicule, mais le ton y était si on fermait les yeux. 

Phèdre, tableau d’Alexandre Cabanel.

Tataooine – 42 Attention aux démons impalpables !

Lorsque j’ai voulu remercier le droïde d’assistance médicale pour les soins qu’il m’avait donné, BB-8 m’a prévenu de ne pas le déranger.

Le droïde était plongé dans la lecture (interne) des cinq volumes du « Livre des lois médicales » (Qanûn) d’Avicenne, composé vers 1020 et traduit en latin par Gérard de Crémone (vers 1150-1187).

BB-8 ne m’a pas précisé si  le droïde lisait le Qanûn en arabe, en persan ou en latin. Un point qui aurait intéressé les lecteurs. 

Enfin, le principal était que le droïde d’assistance médicale se sente bien dans sa peau, même synthétique.

Je ne me souvenais pas si je m’étais porté volontaire pour le poste de seul humain dans un groupe de robots. C’était peut-être fortuit. Impossible de me le rappeler.

Ma voisine aurait dit en me regardant : « On a un peu l’impression que vous êtes tombé dans une autre dimension. Attention aux démons impalpables ! » 

A propos de démons impalpables, nous étions retournés dans l’immense temple peuplé de statues, parfois effrayantes.

L’avatar du véhicule et les robots voulaient ressentir l’effet des gouttes de pluies qui tombaient du brouillard situé sous la voute. C’étaient les premières gouttes de pluies qu’ils voyaient sur Tataooine.

Les lecteurs, toujours sagaces, ont remarqué que, sur Tataooine, la pluie tombe à l’intérieur et non – comme il est d’usage – à l’extérieur.

Le droïde d’assistance médicale sifflotait, « Le pont de la rivière Kwai » en agitant une badine d’officier anglais, et BB-8, coiffé d’un bonnet rouge en laine, s’abritait sous un parapluie multicolore.

Etais-je prisonnier d’un rêve ou bien, tout ce que j’avais cru rêver était-il réel ?

Les organes internes (in Canon d’Avicenne).

L’effet des gouttes de pluies qui tombaient du brouillard situé sous la voute..

Tataooine – 41 Captive Wild Woman

Au bout du temple, après être passé sous différents voiles, je pensais entrer dans une autre salle et me retrouvais sur une terrasse. En voyant le spectacle qui s’offrait à moi, je réfléchissais.

Ma voisine me dit que je suis croquignolet quand je réfléchis. (Monsieur Moochagoo ajouterait : « Encore faut-il être capable de réfléchir. »)

Ils étaient tous sur la terrasse..qui ne donnait sur aucune vue, sauf le néant. BB-8, les deux droïdes de sécurité B1, les onze petits robots convoyeurs, le droïde d’assistance médicale et un nouvel avatar du véhicule me regardaient. (Le véhicule avait conçu son avatar à partir de pièces détachées de robots, et maintenant il ressemblait à un robot féminin scorpion).

Les scorpions ont une intelligence de niveau 9 avec un « esprit » très indépendant.

Un film antique, Captive Wild Woman (1943), avec John Carradine, (un nanar !) passait sur une paroi lisse. Ce film expliquait les cris horribles, les râles et les ricanements sardoniques.

BB-8 s’exclama : « Déjà debout ? Nous ne vous attendions que demain. »

Il me narra les événements : « La tempête nous a emmené jusqu’à ce temple dont l’entrée s’est ouverte pour littéralement nous avaler. Aucun robot – y compris moi – n’a été démantibulé, mais vous, vous étiez dans un sale état pour la plus grande joie du droïde d’assistance médicale qui excellé dans une série de réparations. Ce fut brillant. Il vous a mit en sommeil pendant un mois, le temps de vous remettre à niveau. Nous pensions venir vous chercher demain. »

Il parut embarrassé : « Demain est une façon de parler, car nous sommes dans le Temple du Vortex Quantique. Et là, le temps est suspendu. Sommes-nous bloqués ici pour l’éternité ? »

Je pensais en moi-même que cela allait être difficile à vérifier, à moins d’aller au bout de l’éternité pour voir si celle-ci continuait indéfiniment. 

J’espérais que le véhicule avait une grande réserve de nanars dans ses bases de données.

Captive_Wild_Woman

John_CarradineThe_Hurricane_Trailer_screenshot

Droïd scorpion.